Archives du mot-clé xavierfisselier

mn (XXIII)

Le monde ne change pas. Ni celui où je vis, ni celui où je songe. Ni celui où j’imagine que je vis, sans doute le même. Un seul et identique mouvement dans lequel je m’inscris. Ce n’est pas important de ne plus y croire, de ne pas y prendre place. Je n’ai pas de place. Ce n’est pas une question de mérite. C’est seulement un état. Le spectacle qui s’offre depuis ma fenêtre est grandiose, surtout lorsque je ferme les yeux et que je m’y penche. Je n’ai nullement besoin de hauteur pour éprouver le vertige. Je suis un point minuscule dans l’espace et je peine à y rester stable. Est-on si sûr de ce que l’on fait? De ce que l’on éprouve? Ne peut-on arrêter d’émettre des hypothèses? Cesser de faire du bruit, de s’agiter, pour que quelqu’un nous réfléchisse l’image de ce que l’on croit être. Ici, personne pour me dire ce que je dois être, ce que je peux être. Je dois me supporter ou m’oublier. Je ne sais pas que choisir d’ailleurs. Me supporter ou m’oublier? Ce n’est ni reposant, ni réjouissant. Seulement inutile, et légèrement plaisant. Pourquoi donc rechercher l’utile? Bien faire? Que se passe-t-il? Que cherche-t-on en s’exposant? Je vais gagner un souffle de plus, une seconde supplémentaire. Je vais croire que je suis. De quoi se compose cette seconde qui disparaît dès sa naissance? Identique à l’instant qui représente le cours de ma vie. De ta vie. Une nouvelle ombre qui apparaît puis s’estompe. Je suis mon propre tableau, personne ne le peint pour moi. Ni chef d’oeuvre, ni croûte. Seulement une superposition de couches de vies instantanées, qui sèchent les unes sur les autres, les unes après les autres. Certaines sont enfouies sous d’épaisses capes, d’autres réapparaissent au moindre effleurement. Je ne désire plus gratter pour découvrir ce qui n’apparaît plus mais qui existe encore. Je le laisse reposer, tel quel, dans sa sublime imperfection. L’angoisse me taraude toujours. La peur est là, apparente. Il ne me faut pas l’attiser. Elle tourne autour de moi, en circonvolutions inégales. Elle fait mine de lâcher prise et me donne l’illusion, parfois que je suis présent au monde. Vivant. Puis elle m’agresse, violemment. Elle n’a besoin de rien pour s’infiltrer insidieusement en moi et m’anéantir. Elle jouit de moi. Elle joue de moi. Et là encore, je comprends bien qu’elle est moi, et rien d’autre. Je ne peux pas avoir peur de moi. Je cherche seulement la lumière, mais il fait noir. La lumière me manque. La nuit prend ses aises sur le jour. Seul un point lumineux, une flamme virevoltante peut me réconforter. Une vie qui se dessine et illumine l’espace. Mais les jours s’effacent. Les mots disparaissent. Et la lumière s’atténue sans laisser de trace. Non. Le monde ne change pas. Utopie cosmique et universelle. Rien à expliquer, c’est ainsi. L’absurde et splendide luminescence de la vie sans contour.

à suivre… mn (XXIV)

mn (XXII)

Oui.
Je devine enfin. Je ne peux comprendre que les évidences. Oui. Il est absurde de penser exister. Exister, l’utopie d’être visible pour les autres. Par comparaison. Futile. Déraisonnable. Inadmissible! Comme une pierre sur le chemin. Comme un nuage qui s’effrite. Vouloir que les autres vous voient. Vous reconnaissent. Pourquoi essayer vainement de se rassurer sur sa propre existence? Comprends-moi, cela n’a aucune importance. Simple. Tranchant. Être là, au milieu de tout. Peut-être à jamais. Peut-être seulement cette nuit. Ce tout ne ressemble à rien. Ce tout ne signifie rien. Je ne cherche plus à lui donner un sens. Il n’en a plus pour moi. Je le dessine par apprentissage. Succession de mots qui donnent « vie » à un état. Je tente de le visualiser avec mes couleurs. Mes couleurs sont-elles tes couleurs? À quoi bon? La conscience est-elle une? Est-elle multiple? Je suis là, étranger à moi-même. Étranger à vous. Étranger à toi. Néanmoins, je sais que là tu es moi. Vous êtes moi et vous à la fois. Le tout. C’est évident. Là tu souffres, tu ris, tu respires à mon rythme. Tu existes comme moi. Tu es moi, je suis toi. Nous sommes le sujet. Le même sujet. À l’instant. Maintenant. Et puis, ce n’est plus cela. Plus rien. Envolé disparu. Je n’arrive plus à discerner si je suis devant la montagne ou assis sur ma chaise, devant mon horloge. Mes repères disparaissent et s’estompent. Sans véritable angoisse. L’angoisse qui me rassure. L’angoisse qui me permet de m’apitoyer sur moi. L’angoisse qui me rend visible. Celle qui inquiète quand elle est visible. Portrait de l’âme. Je ne sens pas vraiment mes membres. Un tourbillon d’images, de mots, de sensation. Je veux que cela cesse, un instant seulement. Une pause. Mais je ne contrôle rien. Comme d’habitude. Aucun pouvoir sur rien. Je désire flotter au-dessus de moi. Ne pas m’habiter. Pas fuir, mais sentir. Percevoir sans exister. Je sens la pression, l’étreinte de tous ceux qui n’ont plus leur corps. Je ne suis pas seul.
Un grand éclat de rire. Un rire franc, profond me surprend. Mes yeux s’acclimatent à la lumière du néon. La pièce est la même. Identique. Exactement pareille. Mon regard s’attarde autour de moi, avec attention. Sans crainte. Seulement surpris. Personne. Je me lève. Je m’approche de la fenêtre ouverte. Il fait froid. Le ciel revêt son costume de nuit. De petits points blancs scintillent. Sans doute des étoiles. Une boule, plus grosse, posée là-haut, brille. La lune. Personne dehors, aucun bruit vivant. Seulement des sons. J’éclate de rire. Cette fois je sais que je suis celui qui éclate de rire. Et l’autre? L’autre rire? Sans doute le mien, le même. Je ne me force pas. Je suis seulement moi. Seul. Rire de moi. Et conscient d’être là même si je n’existe pas.

à suivre… mn (XXIII)

mn (XXI)

Le vent emporte mes rêves. Je ne parviens pas à les retenir. Ils filent et défilent puis le souffle les éloigne de moi. Seules quelques bribes de ces rêves subsistent en moi. J’essaie de les recomposer en les mélangeant, les uns aux autres. Je n’ai pas (plus) d’espoir précis. Je n’espère absolument rien de cette vie que je construis et subis. Mon constat est le même, que je sois triste ou joyeux. Je suis bien le seul et unique artisan de mes peines et de mes joies. Seul à les penser. Seul à leur donner vie. Seul à les croire. Seul à les créer. Seul à les vivre et à les percevoir. Puis, des attitudes qui se ploient et se déploient de ces pensées rêvées, naissent des images de moi que les autres perçoivent. Je ne peux plus rien y changer. Tu ne peux rien y changer. Cela ne dépend pas de nous.
Oui. Je le sens. Je ne le pense pas, je le sens. Le sentiment est réel, la pensée ne l’est pas. La tristesse pénètre les moindres recoins de ce corps et de cette âme. Je la sens couler dans mes veines. Je sens ce corps la distiller. Il se tend et se détend pour fabriquer cette essence de l’âme. Au calme. Les pensées noires m’assaillent et me torturent. Un sourire se forme péniblement sur mon visage. La fin est proche. On ne meurt jamais de la même façon. Je me souviens de ceux qui se préparent à mourir et qui retardent le moment du passage, à bout de force. De ceux qui, maintenant et ici, me suivent depuis l’autre berge, libres et légers comme cette feuille d’automne virevoltant dans le ciel lourd et gris. Mes pensées envers les premiers ou ces derniers sont les mêmes. Leur existence ou leur souvenir me sont identiques. Dans mes pensées et dans mes rêves. Le passage. Le saut. La chute. Le rebond. Voir la vie partir est rassurant. La leçon est claire. Rien n’a d’importance. Tout est illusion, une grande illusion collective entretenue par nos âmes inquiètes. Rien n’a d’importance, absolument aucune importance. C’est absurde. Il faut le comprendre. Là et à présent. Maintenant et tout de suite. L’absurdité est la plus belle preuve d’existence. Si l’absurde existe, la vie existe. Je souris encore. La fin est proche. C’est évident et absurde à la fois. Cela ne sert à rien, comme moi. Le souvenir de son visage émacié. La peau transparente, plus fine que mon papier à cigarette. Le souffle insaisissable, inaudible. Seuls quelques mouvements vifs des yeux, sous les paupières refermées. Je veux te garder dans mes bras. Je n’aime pas les départs. Voir le train quitter le quai. Lancer la main, courir derrière puis ralentir son pas parce que l’on ne rattrapera plus ce dernier wagon. Retrouver les souvenirs. Oui. Rêver. Rêver n’est pas plus absurde que de vivre. Rien n’a d’importance. Tu le sais, tu pars et tu le sais. Tu connais maintenant le secret. Rien n’a d’importance. Je n’ai aucune importance. Merci de me le rappeler. Le passage du sommeil à l’éveil, de l’éveil au sommeil. De la vie à la mort, de la mort à la vie. Il est absurde de penser exister.

[à ma grand-mère qui s’évapore…]

à suivre… mn (XXII)

mn | de I à XX

SDF | révolté

© louise imagine – Jérôme

Sans Dieu Fictif, Suicide Devant la Foule, Sans Destin Futur, Sans Destinée Fixe, Sans Foi ni Dieu,  Séquelle De Folie, Sourire De Fou, Sommeil Du Froid,…

© louise imagine – Jérôme

… recroquevillé sur le trottoir, en plein jour. Ici, maintenant sur cette terre qui est aussi la tienne, dans ce monde que tu malmènes, je ne peux empêcher ces 3 maudites lettres S, D, F, mon nouveau nom de scène, de se composer et se décomposer.

Oui, ici, à l’instant présent je peux encore penser, croiser tes regards qui n’osent s’accrocher à ma crasse. J’ai tout le temps d’étudier ma mort venir: le froid, un mauvais coup, la faim, mon cher et tendre abandon. Tu me tues de ton indifférence. Ne joue pas au révolté, tu peux rire plutôt. Je serais plus heureux de te voir rire. Tu m’as croisé, tu as senti ma présence. Je t’ai fait peur. Avoue-le. Tu te révoltes devant ton poste de télévision, devant tes enfants, devant ta femme. Mais demain, tu repasseras devant moi, rapidement,  la buée à la bouche, sans rien dire, me gommant de ton espace visuel, instinctivement, serrant plus fort la main de tes enfants, les entraînant au pas de course devant moi parce que tu as tant de choses si importantes à faire. Oh oui! Si importantes. Ils sont beaux tes enfants, ils sentent bons. Prie pour eux, pour qu’ils ne deviennent pas le non-devenu que je suis devenu. Je ne suis ni un rêve, ni une illusion. J’ai le même nom de code et le même visage que mon voisin de trottoir. Notre désespoir nous réchauffe un peu. Toi aussi tu es désespéré mais tu es un ADF. Un Avec Domicile Fixe. Ceux que l’on aime, parce qu’ils savent mourir en grande pompe, à l’abri du froid, parfois même dans la chaleur familiale.

Mes doigts sont gelés, ma pelure trouée, ma patte blessée, je saigne… le souffle vicié par le mélange des gaz d’échappements que l’on me crache à la gueule. Non tu ne me tueras pas ni ne me ramasseras. Je suis seul, certes, mais rempli de ton visage, parce que moi je te vois. Tu ne veux pas de moi, mais mon combat maintenant est entre moi et Lui. Abandonné. De vivre, je me tue. Et si je meurs de froid, je serai encore là, l’an prochain, pour toi. Mon nom est SDF. Pour te rappeler que tu n’as encore rien fait et que tu ne feras toujours rien. Jusqu’à ton dernier jour, ou égal à moi-même devant Lui, tu me retrouveras en pleurs, vide de ta vie sans scrupules.

En silence. Surtout, oublie-moi.

Les flocons me recouvrent.

C’est beau.

C’est froid.

Bien à toi.

© louise imagine – Alex

Merci Louise de m’avoir prêté tes photos. Ici, c’est chez louiseimagine.

J’aimerais aussi partager ce texte u sur n’importe quel blog. Servez-vous, il ne m’appartient pas. Je ne suis pas mieux que vous, seulement révolté.

mn (XX)

Ici et maintenant. Je me fonds entre la terre humide et le ciel azuré. J’ai froid. Je scrute posément, avec clémence, la montagne. Elle sait. Elle m’observe et s’alimente de ma présence. Sa vie à observer, à dévorer les âmes. À comprendre. Impassible. J’inspire. Je capte. Je perçois. Je m’éveille à la nuit. Et, je pense à la mort.Et à la vie. Peu importe encore une fois. Ça ne fait qu’un. Identique cycle infini. Un seul et même passage. Sans véritable durée. Mystique de l’éphémère. Je ne sais toujours pas distinguer l’essentielle différence. Le trépas s’avère extraordinaire. Oui, c’est exactement cela, un extra de l’ordinaire. On laisse filer toute une vie pour s’y préparer. Absurde nécessité. Toute une vie. La mort donne naissance au futile et instantané souvenir d’une existence. Certains exigent plus de temps d’apprentissage que d’autres pour prétendre au sommeil éternel. D’autres, eux, assimilent très vite l’attraction du dernier soupir et peuvent se retirer en paix, plus promptement. De la naissance à l’extinction, étrange simulacre. Voyage parfumé, aux esquisses subtiles. Je le conçois bleu ce voyage. Appel au ciel. Mais rien n’est moins certain.  Seul le calme assuré. Repos de l’être dans l’aître. Ou, s’étioler par et avec le feu. Distinguer  petit à petit les teintes et les silhouettes. Suspendu là, à vau-l’eau. Retrouver le ventre d’une mère. Biffer les séquelles incrustées par la parturiente. Imbrications qui s’effilochent autour de moi, gravées à jamais. Répétées sans cesse. Renaître de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Recomposer le corps décharné, empreinte d’un autre corps. S’oublier à soi, lavé de ses excès. Panser ses brûlures. Naître à soi-même. Le souffle piquant des neiges éternelles me rappelle à ma vie. Le soleil se couche, et je ne peux bouger. Je dois rester là. Même si j’ignore l’espace où je me situe. Ne pas ciller. Ne pas rompre la plénitude qui m’enrôle. Même de nuit, la montagne est présente. Je perçois sa caresse. Elle me parle sans mot dire. Peu importe les sommeils, rien ne change. Seulement s’imprégner de sa force cosmique. S’accoupler plus profondément à la terre. S’accorder délicatement à la symphonie mélodieuse de la bise. Expier ses malfaçons jusqu’à l’extase. Les traces indélébiles s’échappent par capillarité. Ne surtout pas lutter et se laisser absorber par la terre.  Puis exhumer délicieusement la vie qui subsiste. Aussi minuscule soit-elle  pour la recomposer en silence, à l’abri des regards. S’empêcher de nuire. Le temps ne compte pas pour mener à bien son enfantement. Silence. Rejoindre le corps d’une mère. Naître et n’être plus le même.

à suivre… mn (XXI)

mn (XIX)

Mon épuisement est abstrus. Sa source est inconnue, insondable mais à la course folle. C’est un ruissellement qui se répand et ne se tarit jamais. La fatigue mine peu à peu la vie. L’énergie se délite depuis sa genèse. Je la sens fuir. Parfois, je l’entends s’échapper. Ce qu’il me reste de volonté est trop chétif pour sauver ce corps asthénique. Je le constate. Je me résigne. Je ne cherche pas à lutter. Je maudis la lutte. Envers qui? Contre quoi? À quoi bon lutter quand la bataille est chimérique? L’hallucination d’une victoire assouvissable n’est pas suffisante pour s’engager sur cette voie. La joute n’a pas lieu en cette place. La tromperie est trop manifeste pour que j’y adhère le sourire aux lèvres. Rempli d’espoir. Non. Ne crois pas que tu as la force de changer ton existence. Le combat se déroule en tous lieux, pour tous et à chaque instant. Pour l’éternité. Je n’envie pas ces autres âmes aux uchronies incolores qu’elles aiment déblatérer pour feindre l’indifférence absolue. Mais cette indolence est là, immuable et vivante. Aucun effort n’est capable de sauver l’homme de sa torpeur. La difficulté ne réside pas là non plus. Aucunement. Erreur frisant l’indécence. Je suis ici pour cette faute qui n’existe pas. À l’écart, docilement. Mes cris ne portent plus. Ils s’écrasent sur les murs et me reviennent au visage. Alors je préfère m’asseoir, au pied de la montagne. Là-bas. Très loin, si proche à la fois. C’est une montagne sacrée. C’est ce que l’on en dit lorsque j’y suis. Et je reste là, dans le calme le plus absolu. À la contempler. À la dévisager. À la déshabiller du regard. Je peux la toucher sans m’en approcher. Elle m’apparaît et se découvre. Se dénude. Sans artifice. Elle est là depuis toujours. Elle le sait. Son pouls est lent mais continu. Inaltérable. Elle ne domine rien mais englobe tout. Elle est majestueusement simple et parfaitement discrète. Un seul trait la définit, suspendue dans l’espace. Légère à en disparaître. Elle transcende les strates aériennes de ses ondes cristallines et pures. La couver du regard ne blesse en rien. Ni l’âme, ni le corps. Ni le corps, ni l’âme. Son souffle est caressant. C’est une force tendre de la nature. Combien d’âmes s’y échouent et s’y reposent.  Combien de temps y restent-elles? Je ne sais pas. Je comprends seulement qu’elles sont là. Présentes à la vie, en l’absence de leurs corps. Perdus au loin, comme le mien. La musique qui s’élève de ses flancs est onctueuse. Je m’en abreuve. En son sein, je dépose le reliquat de mes forces. Je parviens à peine à me souvenir d’où je viens, d’où je suis. Je ne peux envisager de retour. Seulement réussir à minimiser les bruits et les gestes. Que l’on me découvre pas. Qu’elle me laisse m’imprégner de ses formes floues et parfaites, de ses courbes duveteuses. L’effleurer. Désirer sa chaleur jusqu’à son apogée. Et inscrire l’effluve de son essence au plus profond de mes yeux. Lâcher prise, laisser aller. Apparaître et disparaître mais être là ou ailleurs.

à suivre… mn (XX)

mn (XVIII)

Le rêve est palpable. Aucune illusion possible. La larme qui s’écoule lentement, le long des ridules de mon visage, explose sur le dos de ma main. Je ne sais pas où je suis. Je ne réagis pas. Mes yeux sont-ils ouverts? Je ne distingue rien. M’interdire de bouger. Aucun mouvement. Rester là, posé entre les deux mondes. S’y asseoir. Étendre ses bras, déployer une main de chaque côté. Osciller doucement sur le fil, préserver le flou, partout à la fois. Les pensées rêvées ne sont ni plus réelles ni plus irréelles que les pensées éveillées. Elles se rejoignent si je les laisse déferler. Identiques. La même consistance vaporeuse. Un seul et unique monde, aux reliefs différents. Rien de plus. Un même esprit dans un seul espace. Son coeur bat, son souffle se stabilise, son âme s’apaise. Je suis là, présent à moi-même, inconscient de  ma conscience du moment. Quel est l’univers que je traverse? Celui dans lequel je me meus? Depuis combien de temps suis-je perché entre les deux mondes? Peu importe. Pour combien de temps encore? Cela n’a probablement aucune importance. Rien ne peut changer le cours des événements qui se suppléent, se mêlent et s’entrechoquent. Je ne peux qu’imaginer ma position dans cette trajectoire infinie. D’autres larmes s’échappent et s’arrêtent à la commissure de mes lèvres. Elles sont encore chaudes. Comme un chien lapant la main de son maître, je les conduis jusqu’à mes lèvres pour en goûter le sel. Mon coeur transpire, il se fatigue. Je laisse faire. Aucun effort pour mettre fin à cet épanchement. Cela n’a aucune importance. Cela ne me dérange pas, ni ne m’étonne. Ni plaisir, ni honte. Je ne peux me cacher de moi. D’où surgissent-elles? Leur goût m’amène à penser que cela fait bien longtemps qu’elles sommeillent en moi. Il y a sans doute un moment où le corps ne peut plus les contenir sous peine de se mettre en danger. Éviter la noyade. Un ultime sursaut. Je ne sais pas. Je n’y suis pour rien finalement. Je préfère le laisser faire seul. Je n’y suis pas totalement indifférent, seulement  un peu dubitatif. Mon intelligence ne me permet pas de donner des explications. Je constate, puis j’attends. Je ne sais pas non plus pourquoi parfois je souris, sans le vouloir ni le demander. Ce n’est pas très désagréable non plus. Pas plus désagréable que de pleurer. Plus de larmes, le coeur sec, je distingue à présent les contours de des objets qui m’entourent. Je suis là, bien là. Tout est là. Et je n’y comprends toujours rien. La radio bourdonne toujours. L’horloge me fixe de son aiguille menaçante. L’air pèse sur mes épaules. Je parviens à me lever. J’ai mal à la tête.   La douleur est très vive et se propage par à coups violents. Mes jambes me portent instinctivement devant l’évier de la cuisine. Je me soutiens, les bras tendus, les mains posées sur le rebord de l’évier. Ma tête est lourde et penche inexorablement vers le fond de la cuve. Le robinet goutte encore. Chaque goutte qui tombe semble exploser contre la paroi de mon crâne. Je me souviens très bien. Je sais ce que je dois faire. Un café, de l’air frais, de l’eau fraîche sur les tempes et le front.  Ensuite, m’allonger. Fumer. Ne plus penser. Dormir. Je ne mange plus depuis si longtemps. Je n’ai pas faim. Seulement me reposer. Ce voyage est dur. Je suis exténué.

à suivre… mn (XIX)

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mn (XVII)

Pour survivre, je rêve. Je ne divague pas. Non. Je rêve. Accéder aux songes et à leurs répliques si nettes. Courir et franchir la grille du jardin de la maison aux volets rouges. Soulever le loquet. Entendre le grincement de la grille sur ses gonds, le gémissement de la vie qui se déroule. Là. Maintenant. Sur le champ. Un appel à la vie. La tension est trop forte pour résister à la sublime tentation de tout arrêter. La pression m’asphyxie. Ici, le cul sur ma chaise, la fenêtre ouverte. Rien ne se passe. L’air ne circule pas. Sans doute ne circule-t-il plus? Depuis quand? Je ne me souviens pas. Ce n’est pas le plus grave le souvenir du temps. Le constat, amer, lui est oppressant. Les rayons du soleil peinent à entrer pour éclabousser de chaleur les murs gris. Seules de petites traînées de soleil s’y incrustent. L’angle n’est pas le bon. Oui, c’est toujours une question d’angle. Jamais le bon angle, comme un photographe à la quête du cliché jamais saisi. On ne peut pas tout voir. On sent, on pressent mais on ne voit rien parfaitement. On devine seulement. Une triangulation impossible. Là-bas, rien n’est identique. L’invisible se mêle au visible. Pas de forces antagonistes. Je peux m’accrocher aux branches de l’arbre, comme l’enfant qui passe ses journées à monter et remonter dans l’arbre pour y construire son nid, son refuge. Descendre et remonter sans cesse. L’arbre protège, enveloppe, rassure. Il vit depuis si longtemps qu’on ne lui donne plus d’âge. Je perçois son souffle léger, je sens filer sous mes mains la fluence de sa sève. Sa puissance ne conteste pas. Pour autant, interminables sont les marques de sa souffrance. Ses magnifiques plaies, rides éternelles creusées par les déchirures qui lacèrent au fil des jours. Sa corpulence massive, décharnée par endroits, s’étire inlassablement et sans ciller vers la voute céleste. À bout de force, mais toujours vivant. Lentement. Si lentement qu’il ne sait pas qu’il vit encore. Je foule les herbes folles qui s’offrent devant moi. On les dit folles parce que l’on ne les arrache pas, comme l’on nous arrache du ventre de notre mère. Elles m’attendent. Elles sont libres. Libres de leurs faits et gestes. Ondulations au rythme des caresses de l’air qui passe. Je ne suis pas assez fou pour être libre. Les brins d’herbes se laissent bercer. Réchauffer. Piétiner. Mais ils se redressent toujours, inexorablement, scrutant le ciel et les poussières d’étoiles à travers les feuillages qui se capriolent au rythme d’une symphonie sans fin. L’arbre, les brins d’herbes, le ciel, le soleil et tout ce qui les entoure vivent en paix incertaine. Où puisent-ils cette énergie qui me fait défaut? Je me fonds alors intégralement en eux et je me tais. Le jardin, n’est qu’une étape. Je m’en persuade. Il n’est qu’une préparation à l’apaisement, l’invitation au calme. La sensation de sérénité est très violente. Je ne suis pas sûr de moi. J’ai peur de ne savoir l’appréhender. Je dois apprendre à l’apprivoiser comme je parviens à amadouer mes angoisses, là-bas. Je ne peux passer du dehors au dedans, du superficiel à l’intime. Il y a des phases, des paliers incontournables, les mêmes que ceux du plongeur qui revient à la surface. Ne rien laisser échapper pour tout mieux englober. Lâcher prise pour s’intégrer au flux. Un geste après un autre autre geste, les sens à vifs, tous, au même instant. Mais ce rêve est-il réel? L’affutage de mes facultés sensorielles s’apparente à la coquetterie d’un aliéné apprenti.

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mn (XVI)

Je sais qui il est. Je sais pourquoi je le hais. Il est moi et ce moi n’est pas intelligent. Non, c’est vrai je ne suis pas intelligent. J’accepte cette évidence, parce que elle est plausible et suffisamment répétée. Cela m’est égal, je m’imagine être autre chose. Je suis sensible, et ça, je le sais parce que je le sens, sans l’aide de jugement. Sans le jugement de personne, uniquement par déduction et par expérience. J’ai même l’intime sensation que la déduction est une forme déviée d’intelligence. La sensibilité, elle, est inaudible, invisible, impartiale et individuelle. Elle est transparente, non réfléchie, presque indifférente. Elle ne se réduit pas qu’à l’expression de la féminité qui bouillonne en chacun, autre précepte qui rassure. Elle est la manifestation de soi dans le tout. Peu importe encore une fois ce que j’affirme, cela ne regarde que moi. La sensibilité est sans doute l’avènement des rêves dans le monde du réel. La frontière indicible entre la conscience de la tromperie et la conscience de la vérité. On se méprend si souvent en définissant la sensibilité. Non, ce n’est pas un état de mélancolie ou de nostalgie propre aux déprimés si mal nommés. Ce n’est pas seulement pleurer devant chaque source  d’émerveillement ou de tristesse. Non, rien de cela! C’est l’absorption incontestable, irrévocable par ses propres sens du réel, du temps et de l’espace à un moment donné dans un lieu donné. C’est la parfaite communion de tout son être avec le monde qui l’entoure. C’est simplement sentir. Et, si je suis là, enfermé ici, ce n’est pas parce que je suis coupable d’être sensible. Non. Ne vous trompez pas. Ne te trompe pas. Mon châtiment n’a rien à voir avec cela. Je suis ici, reclus, dans la division des lâches. Oui. Des lâches, ces êtres humains qui ne sont dignes ni de l’amour d’autrui, ni de l’amour de soi. Ces êtres qui ne peuvent se respecter que dans le mensonge. Ceux qui se mentent à eux-mêmes pour ne pas mentir aux autres. Ceux qui mentent aux autres pour ne pas se mentir à eux-mêmes. Étrange jeu d’apparences. L’isolement est certainement une bonne décision de ceux qui possèdent le pouvoir et l’intelligence de juger. L’amour apparaît être le seul traitement efficace, mais l’amour pur est rare. Ce n’est pas un principe actif commercialisable en dose à prise unique, buvable et jetable. L’isolement est une solution, mais il évite seulement les contagions, les dégâts collatéraux. Ne pas nuire à autrui.  L’amour est la guérison, mais l’amour n’a pas de prix alors il est toujours trop cher, inaccessible. Cette maladie est infernale et destructrice. Se dire que l’on est lâche, s’entendre dire que l’on est lâche est une douleur sourde, rongeante. Mais, le pire n’est pas là. L’apothéose est d’agir comme un lâche. Agir, oui agir comme un lâche, est insoutenable. La douleur devient féroce. Elle vous dévore. Si vous êtes intelligent, vous pouvez résister, feindre. Si vous êtes sensible, vous sombrez, vous vous abîmez. La chute est sans fin. Mais la fin ne vient jamais. Je m’enfonce et ne peux l’éviter. Plus de résistance. Aucune. Chaque instant vécu avec moi m’entraîne vers des fonds toujours plus sordides. Les palliatifs, alcoolisés ou sous autres formes, ne me soulagent quasiment plus. Ils me bernent et me trompent à leur tour. Ils me ramènent plus rapidement encore à moi. Ce moi déplorable. Ils attisent mes perceptions infondées. Plus j’augmente les doses, plus j’accrois mes faiblesses. On ne peut s’accrocher à rien, seulement se laisser choir, sans prise sur cette surface sans aspérité, lisse, parsemée de souvenirs laissés par ceux qui s’y échouent chaque jour. Maintenant que je tourne en rond ici, à l’écart du monde des vivants qui veulent vivre dans cette harmonie créée de toute pièce et rassurante, je peux alors survivre ou mourir.

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Rien, vraiment rien? Non, je ne crois pas. Croire? Non, je ne crois en rien d’ailleurs. Je n’ai pas de croyances auxquelles croire. Je préfère rêver, c’est plus pertinent et tout aussi utile. Rêver n’est pas espérer. Rêver, c’est partir, construire sa réalité. La réalité ne concerne que celui qui la vit. Il ne peut fuir ailleurs. Alors, je dois m’observer à présent, attentivement, en prenant mon temps, même si je ne connais vraiment pas ce que signifie prendre son temps. Je n’en prends ni n’en perds. Comment perdre du temps? Comment en gagner? C’est absurde. Je me reconnais bien dans cette notion d’absurde, mais je ne peux tout de même pas pousser le bouchon si loin. Je sais parfaitement qu’il m’est impossible de gagner ou de perdre du temps. Je suis seulement dedans, dans son écoulement imperturbable, là tout de suite. Je n’y pense pas. Cependant, aucune émotion ne semble vouloir prendre le dessus. Ni les rires, ni les larmes. L’indifférence, la seule indifférence. Celle qui me comble de paix, me tranquillise.  Mais une seule chose me dérange: ce contact glacial de la plante de mes pieds sur le sol. Je n’arrive pas à être en suspension totale. Je le rêve, je le désire ardemment mais je ne peux hélas transformer cette envie en réalité. C’est inouï, j’en suis incapable. Je constate maintenant que le contact physique, aussi ténu soit-il, avec une surface, un objet, est le seul rappel à mon existence ici. Je ne peux ni flotter ni rester en suspension. Je viens seulement de m’en rendre compte. Je n’y pense pas d’habitude. Je sais très bien que dans l’espace on peut le faire, mais pas ici. Cet exercice est un échec, je ne peux pas tout voir de moi, il y a toujours une surface de mon être en contact avec quelque chose. Il y a toujours un obstacle. Doit-on dire un support, une résistance? Cela m’est épouvantable. Là, maintenant, je ne peux pas voir la plante de mes deux pieds. À l’intérieur de ce parfait cube de glaces, si bien étudié, je peux faire glisser mon regard sur ces surfaces et observer indéfiniment toutes les parties de mon corps, l’une après l’autre, presque simultanément, presque intégralement. Mais pas toutes. Pourquoi pas toutes? Je sens bien que je m’énerve inutilement. Cela ne mène à rien, cela n’a aucune importance. C’est absolument anodin et néanmoins, je devine l’angoisse qui me gagne et m’oppresse. Je sens que la lumière s’intensifie. Les murs tendent à se rapprocher. Je suis pris dans un étau. Le bourdonnement de mes oreilles s’amplifie. Je reste immobile. Je veux et je peux résister à cette pression. Foutaise! Je sens que tout le poids de mon corps, et plus encore, se concentre sur la surface qui me connecte au sol, sur cette plante de pieds que je n’arrive pas à voir. Je suis capable de transformer l’indifférence au monde extérieur en une profonde dépression intérieure. Si je ne me calme pas, si je ne pose pas mes mains sur le  rebord du lavabo d’acier, je vais encore m’effondrer. Combien de temps va encore durer cette chute? Est-ce un rappel à la vie? Je ne veux pas m’infliger cette épreuve à nouveau? Je ne parviens plus à penser par moi-même, à me maîtriser. Bon sang, qui prend le contrôle de moi en ce moment présent? Qui? Je le hais…

à suivre… mn (XVI)

mn (XIV)

Je pénètre lentement, péniblement, en trainant les pieds, l’un après l’autre sur le sol, dans la petite salle de bain. J’essaie de faire le moins de bruit possible, pour ne pas me déranger. Je presse le bouton de l’interrupteur, la lumière explose violemment dans cette minuscule pièce recouverte de glaces. Cette salle de bain est édifiante. Les quatre murs ainsi que le sol et le plafond se reflètent à l’infini, moi au milieu. Je ne sais pas si c’est une très bonne idée mais, dans le doute, je préfère trouver cela drôle. Oui, c’est cela, c’est une idée saugrenue, mais drôle. J’éprouve toujours  une sensation désagréable au départ, puis l’agacement se dissipe, petit à petit. Je peux m’apprécier extérieurement, en surface, des pieds à la tête, devant derrière, sur les côtés. Je peux tout voir, tout observer, tout détailler. Je ne le fais pas car il n’y a aucun intérêt à cet exercice et je n’en ai pas le courage. Je n’ai pas vraiment peur, seulement un sentiment d’épuisement et d’inutilité. Alors, je reste seulement pensif et passif, plutôt dubitatif d’ailleurs, face à la multiplication des “moi”, de moi, du moi. Mes yeux s’habituent à ce trop plein de lumière et le calme finit par entrer en moi. Il s’infiltre en moi. Je peux à présent retirer mes vêtements, sans vaciller. Je n’ai pas beaucoup de vêtements. Ce sont toujours les mêmes, c’est plus facile pour moi. Je ne peux pas me tromper. Ils sont blancs, un tee-shirt blanc, et un dhotî, pantalon indien de coton blanc qui ressemble plus à un bas de pyjama. Ils sont très lâches, sans forme, larges. Je les ai depuis si longtemps que je suis incapable de m’imaginer portant autre chose. Pourquoi porter autre chose d’ailleurs? Je n’ai pas fait le calcul exact mais, je crois que j’ai huit tee-shirts blancs, et quatre pantalons indiens blancs. Je dis qu’ils sont blancs, mais ils sont plutôt grisâtres maintenant, un peu jaunis aussi, avec les années. Mais j’aime à croire qu’ils sont encore blancs, je ne désire ni les voir ni les imaginer autrement. Après avoir défait le lien qui me sert de ceinture, mon pantalon tombe sur le sol, il s’affale  gracieusement sur mes chevilles. Je le repousse des pieds sur le sol. Je ne veux plus le voir, ni même à côté de moi. Je retire difficilement mon tee-shirt et le laisse tomber sur le plancher. Je veux être seul. Oui, seul avec mon corps. Nu.

M’aime-je suffisamment  pour réussir à embrasser cet être qui se meut en face de moi, dans les glaces? Ce corps reflété a-t-il une âme? Qui de nous deux voit l’autre? Où suis-je exactement? Entre les deux? En l’un? En l’autre? Qui est qui? Les deux sont-ils la même personne? Qui représente l’autre? Lequel des deux est-il la bonne personne? Je ris de lui, il rit de moi. Je suis enfin libre de rire de moi. Plus rien ne fait obstacle entre moi et moi.

à suivre… mn (XV)

mn (XIII)

Les effets « dits » seconds de l’alcool me bercent et m’apaisent. J’avale une fois de plus une grande rasade de mon verre et je m’exerce à penser, malgré cette plaisante nausée. Pour accroître cet état, je m’empresse d’allumer une cigarette. Je transpire abondamment. Mon odeur, cette odeur, savant mélange de transpiration, de fumée et d’exhalaisons de mon haleine lourde, m’est désagréable. Mais, tout compte fait, me rassure. Je suis bien là. Tout me le rappelle. Parvenir à ne pas s’inquiéter, à ne pas dramatiser le déroulement des événements qui s’enchaînent. Poser lentement son regard sur  l’horizon, caresser les visages dessinés par les nuages avec ses dix doigts, les bras levés vers le ciel. S’imprégner de la profonde immensité de l’espace, se fondre en lui. Se laisser absorber. Avoir confiance. Réintégrer sa dimension première, naturelle. Arrêt sur image, arrêt sur l’image de soi. Constater. Approuver. Désacraliser. Ne rien analyser. Laisser aller. Voilà ce que je dois réussir à apprendre, à comprendre. Simplement. Ne pas chercher à donner plus de sens aux événements et aux pensées que le premier et unique sens qui existe: la conscience. La conscience c’est, l’explosion instantanée et infinie de la somme de tous les sens du moment présent. La conscience d’être. La magie quotidienne de la conscience dont on n’est paradoxalement jamais assez conscient. Ne pas se prendre au sérieux, seulement constater. Sans conscience, pas de vie. Sans vie, pas de conscience. Mourir est donc bien apprendre à perdre conscience. La vie est bien l’apprentissage de la mort, l’apprentissage de la perte de conscience. Tout le reste n’est que métaphore ou-et oxymore, une composition mal rédigée et parfois même, bâclée.  Alors je me lève, titubant légèrement. Je redresse la chaise, échue sur le sol. Je regarde mon horloge à une aiguille. Elle fonctionne, tout va bien. J’aspire longuement et lentement une nouvelle bouffée de ma cigarette. J’essaie de la faire pénétrer au plus profond de mes poumons. Je la préserve longtemps au fond de moi avant de l’expirer. Plaisir brûlant et suffocant. Les soubresauts par saccade de mes poumons m’obligent à tousser plusieurs fois et à me racler le fond de la gorge. Mon corps est ankylosé. Par l’alcool? Par l’absence de mouvement? Je ne sais pas, un mélange des deux sans doute. J’ai presque envie de rire. Je souris de sentir ces courbatures de fainéantise. D’inactivité obsessionnelle. Rien faire est-il aussi douloureux et épuisant que le dur labeur journalier? Je peux peut-être rester encore plus longtemps à ne rien faire, afin de m’exercer à supporter cette douleur de la passivité. L’exercice est si tentant, j’esquisse un sourire encore une fois. Sourire aussi peut être une impression physique désagréable lorsque vous n’en avez pas l’habitude. La tension des muscles zygomatiques endormis s’avère parfois terriblement douloureuse. Je me souviens, enfant, de ces éclats de rire. Je ris parce que je découvre de nouvelles émotions, de nouvelles sensations, de simples choses que je ne connais pas encore. Je ris parce que je viens frapper de toutes mes forces dans un ballon qui file loin devant tout en rebondissant sur le sol. Je ris parce que chaque surprise me fait éclater de rire. Je souris aussi parce que le sourire de l’autre me faire sourire. Je ne sais pas cependant si j’ai obligatoirement besoin de l’autre pour rire ou sourire. Le doute m’envahit à nouveau. La question n’est pas d’une importance majeure. Mais tout de même. Je ne ris pas assez de moi. Néanmoins tout en moi est susceptible de provoquer un éclat de rire. Je file alors dans la petite salle de bain pour me poster, droit comme un piquet, face à la glace suspendue au-dessus du lavabo. Je veux me dévisager. Je veux aussi m’observer, nu, de la tête au pied. Je vais enfin pouvoir m’entraîner à rire de moi librement.

à suivre… mn (XIV)

mn (X)

Tu sais, aujourd’hui, je ne suis pas sûr d’être, ni d’être en vie.

Je n’arrive pas à m’accrocher à quoi que ce soit, un petit quelque chose qui me retienne. Malgré ma chute, je ne peux m’empêcher d’observer autour de moi, comme à l’habitude. Un vieux réflexe qui ne me quitte plus. Mes yeux se posent délicatement sur les objets éparpillés, ça et là, par moi sans doute, dans un autre temps dont je me souviens pas. Ils s’impriment, un à un, devant mes pupilles, presque en suspension. Je cherche à pénétrer leur âme, leur raison d’être mais ils ne me disent rien, ils ne parlent pas, ils ne me parlent plus. Leurs couleurs autrefois chatoyantes s’estompent pour ne devenir qu’une surface terne, lisse. J’essaie de tendre l’oreille, cela ne ressemble pas au silence. L’amalgame de sons que je discerne m’est aussi étranger que les espaces occupés. Je ne les reconnais pas. Non, je ne les connais pas. Ils résonnent, avec perte et fracas. C’est insoutenable. Même l’émanation écoeurante de tabac froid se teint d’un remugle persistant, anonyme, qui se propage à l’entour. Une cacophonie des sens, stridente, dépourvue de mélodie. Comme une perte de connaissance. Que se passe-t-il quand il ne se passe plus rien? J’ai profondément mal, mais je ne sens rien. Je sais que la douleur s’amplifie mais je ne sens toujours rien. Suis-je anéanti par le seul poids de mes pensées? Je ne suis plus sûr d’être en vie. C’est un sentiment étrange, non définissable. Je ne peux le classer, le codifier comme je sais si bien le faire. Ni agréable, ni désagréable. Peut-être les deux la fois. L’expérience est un échec. Néanmoins je suis là. Seuls mes yeux semblent avoir encore la force de deviner les formes. Je sais que le tourbillon va cesser, il faut qu’il s’estompe. L’effondrement ne peut que m’anéantir. Je ne peux concevoir de chute éternelle, infinie. Le vertige de la profondeur m’effraie, je ne peux le supporter. Je vois défiler une succession de hublots au travers desquels j’aperçois des visages transparents, aux sourires éclatants. De quoi rient-ils? De qui se moquent-ils? J’entends leurs cris de joie. La pression m’étouffe jusqu’à la nausée. Mais je m’engouffre dans ce tunnel vertical interminable. Je ne perçois plus les hublots, seulement la paroi, noire, parsemée de traces d’oxydation de couleur ocre qui s’étendent. Cela ne s’arrête pas, au contraire.  Non, cela s’accélère. La vitesse se décuple. J’ai l’impression que mes membres s’arrachent, l’un après l’autre, pour aller s’écraser violemment sur ce mur mat qui n’en finit pas. Le froid et la peur me tétanisent. Mes dents claquent de plus en plus fort. Je tremble de tout mon long, au même rythme que les images et les souvenirs s’entrechoquent, disparaissent puis resurgissent d’un coup sec et éclatant. À cette vitesse, rien ne peut plus stopper la chute.

à suivre… mn (XI)

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