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fluence

pessoa | poème

« Tous les jours à présent je me réveille empli de joie et de peine.

Autrefois je me réveillais sans aucune sensation; je me réveillais.

Je suis empli de joie et de peine parce que je perds ce que je rêve

Et que je peux être dans la réalité où se trouve ce que je rêve.

Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.

Je ne sais pas ce que je dois être tout seul avec moi-même.

Je veux qu’elle me dise quelque chose pour me réveiller. »

Extrait de Poèmes Païens

conscience | vie

illustration, Valérie Linder

 

J’ai soudain conscience que je ne comprends rien à rien. Je vous abandonne pour quelques temps.

À bientôt.

mn (XVIII)

Le rêve est palpable. Aucune illusion possible. La larme qui s’écoule lentement, le long des ridules de mon visage, explose sur le dos de ma main. Je ne sais pas où je suis. Je ne réagis pas. Mes yeux sont-ils ouverts? Je ne distingue rien. M’interdire de bouger. Aucun mouvement. Rester là, posé entre les deux mondes. S’y asseoir. Étendre ses bras, déployer une main de chaque côté. Osciller doucement sur le fil, préserver le flou, partout à la fois. Les pensées rêvées ne sont ni plus réelles ni plus irréelles que les pensées éveillées. Elles se rejoignent si je les laisse déferler. Identiques. La même consistance vaporeuse. Un seul et unique monde, aux reliefs différents. Rien de plus. Un même esprit dans un seul espace. Son coeur bat, son souffle se stabilise, son âme s’apaise. Je suis là, présent à moi-même, inconscient de  ma conscience du moment. Quel est l’univers que je traverse? Celui dans lequel je me meus? Depuis combien de temps suis-je perché entre les deux mondes? Peu importe. Pour combien de temps encore? Cela n’a probablement aucune importance. Rien ne peut changer le cours des événements qui se suppléent, se mêlent et s’entrechoquent. Je ne peux qu’imaginer ma position dans cette trajectoire infinie. D’autres larmes s’échappent et s’arrêtent à la commissure de mes lèvres. Elles sont encore chaudes. Comme un chien lapant la main de son maître, je les conduis jusqu’à mes lèvres pour en goûter le sel. Mon coeur transpire, il se fatigue. Je laisse faire. Aucun effort pour mettre fin à cet épanchement. Cela n’a aucune importance. Cela ne me dérange pas, ni ne m’étonne. Ni plaisir, ni honte. Je ne peux me cacher de moi. D’où surgissent-elles? Leur goût m’amène à penser que cela fait bien longtemps qu’elles sommeillent en moi. Il y a sans doute un moment où le corps ne peut plus les contenir sous peine de se mettre en danger. Éviter la noyade. Un ultime sursaut. Je ne sais pas. Je n’y suis pour rien finalement. Je préfère le laisser faire seul. Je n’y suis pas totalement indifférent, seulement  un peu dubitatif. Mon intelligence ne me permet pas de donner des explications. Je constate, puis j’attends. Je ne sais pas non plus pourquoi parfois je souris, sans le vouloir ni le demander. Ce n’est pas très désagréable non plus. Pas plus désagréable que de pleurer. Plus de larmes, le coeur sec, je distingue à présent les contours de des objets qui m’entourent. Je suis là, bien là. Tout est là. Et je n’y comprends toujours rien. La radio bourdonne toujours. L’horloge me fixe de son aiguille menaçante. L’air pèse sur mes épaules. Je parviens à me lever. J’ai mal à la tête.   La douleur est très vive et se propage par à coups violents. Mes jambes me portent instinctivement devant l’évier de la cuisine. Je me soutiens, les bras tendus, les mains posées sur le rebord de l’évier. Ma tête est lourde et penche inexorablement vers le fond de la cuve. Le robinet goutte encore. Chaque goutte qui tombe semble exploser contre la paroi de mon crâne. Je me souviens très bien. Je sais ce que je dois faire. Un café, de l’air frais, de l’eau fraîche sur les tempes et le front.  Ensuite, m’allonger. Fumer. Ne plus penser. Dormir. Je ne mange plus depuis si longtemps. Je n’ai pas faim. Seulement me reposer. Ce voyage est dur. Je suis exténué.

à suivre… mn (XIX)

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flâneries pour le week-end…

Dérobé à la volée chez ut-il] ou versa t’il dans la facilité? de Christophe Sánchez. (J’espère qu’il me pardonnera…). Les textes sont magnifiques à l’aube d’un week-end de lecture, de relecture et aussi de découverte… Je vous invite à vous laisser charmer par ces belles plumes…

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre (encore un grand merci à Brigitte Célérier pour la recension) :

Sans oublier de découvrir le petit monde de ce cher monsieur qui « regarde les nuages qui passent avant d’aller mourir« , puis arrêtez-vous sur  « L’oeil est à celui qui sait regarder, pas à celui qui croit voir ! », et glissez-vous par ce soupirail avant d’écouter-voir par ici, par et encore par ici. Enfin,  passez toujours faire Coucou à ce cher monsieur en prenant votre café sur la terrasse du Café Rouge Citoyen.

Surtout, ne vous fâchez pas, je n’ai pas cité de nombreux sites que j’aime et que vous pouvez trouver sur ma bloglist, à droite si vous regardez bien…

Bon week-end…


mn (XVII)

Pour survivre, je rêve. Je ne divague pas. Non. Je rêve. Accéder aux songes et à leurs répliques si nettes. Courir et franchir la grille du jardin de la maison aux volets rouges. Soulever le loquet. Entendre le grincement de la grille sur ses gonds, le gémissement de la vie qui se déroule. Là. Maintenant. Sur le champ. Un appel à la vie. La tension est trop forte pour résister à la sublime tentation de tout arrêter. La pression m’asphyxie. Ici, le cul sur ma chaise, la fenêtre ouverte. Rien ne se passe. L’air ne circule pas. Sans doute ne circule-t-il plus? Depuis quand? Je ne me souviens pas. Ce n’est pas le plus grave le souvenir du temps. Le constat, amer, lui est oppressant. Les rayons du soleil peinent à entrer pour éclabousser de chaleur les murs gris. Seules de petites traînées de soleil s’y incrustent. L’angle n’est pas le bon. Oui, c’est toujours une question d’angle. Jamais le bon angle, comme un photographe à la quête du cliché jamais saisi. On ne peut pas tout voir. On sent, on pressent mais on ne voit rien parfaitement. On devine seulement. Une triangulation impossible. Là-bas, rien n’est identique. L’invisible se mêle au visible. Pas de forces antagonistes. Je peux m’accrocher aux branches de l’arbre, comme l’enfant qui passe ses journées à monter et remonter dans l’arbre pour y construire son nid, son refuge. Descendre et remonter sans cesse. L’arbre protège, enveloppe, rassure. Il vit depuis si longtemps qu’on ne lui donne plus d’âge. Je perçois son souffle léger, je sens filer sous mes mains la fluence de sa sève. Sa puissance ne conteste pas. Pour autant, interminables sont les marques de sa souffrance. Ses magnifiques plaies, rides éternelles creusées par les déchirures qui lacèrent au fil des jours. Sa corpulence massive, décharnée par endroits, s’étire inlassablement et sans ciller vers la voute céleste. À bout de force, mais toujours vivant. Lentement. Si lentement qu’il ne sait pas qu’il vit encore. Je foule les herbes folles qui s’offrent devant moi. On les dit folles parce que l’on ne les arrache pas, comme l’on nous arrache du ventre de notre mère. Elles m’attendent. Elles sont libres. Libres de leurs faits et gestes. Ondulations au rythme des caresses de l’air qui passe. Je ne suis pas assez fou pour être libre. Les brins d’herbes se laissent bercer. Réchauffer. Piétiner. Mais ils se redressent toujours, inexorablement, scrutant le ciel et les poussières d’étoiles à travers les feuillages qui se capriolent au rythme d’une symphonie sans fin. L’arbre, les brins d’herbes, le ciel, le soleil et tout ce qui les entoure vivent en paix incertaine. Où puisent-ils cette énergie qui me fait défaut? Je me fonds alors intégralement en eux et je me tais. Le jardin, n’est qu’une étape. Je m’en persuade. Il n’est qu’une préparation à l’apaisement, l’invitation au calme. La sensation de sérénité est très violente. Je ne suis pas sûr de moi. J’ai peur de ne savoir l’appréhender. Je dois apprendre à l’apprivoiser comme je parviens à amadouer mes angoisses, là-bas. Je ne peux passer du dehors au dedans, du superficiel à l’intime. Il y a des phases, des paliers incontournables, les mêmes que ceux du plongeur qui revient à la surface. Ne rien laisser échapper pour tout mieux englober. Lâcher prise pour s’intégrer au flux. Un geste après un autre autre geste, les sens à vifs, tous, au même instant. Mais ce rêve est-il réel? L’affutage de mes facultés sensorielles s’apparente à la coquetterie d’un aliéné apprenti.

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mn (XVI)

Je sais qui il est. Je sais pourquoi je le hais. Il est moi et ce moi n’est pas intelligent. Non, c’est vrai je ne suis pas intelligent. J’accepte cette évidence, parce que elle est plausible et suffisamment répétée. Cela m’est égal, je m’imagine être autre chose. Je suis sensible, et ça, je le sais parce que je le sens, sans l’aide de jugement. Sans le jugement de personne, uniquement par déduction et par expérience. J’ai même l’intime sensation que la déduction est une forme déviée d’intelligence. La sensibilité, elle, est inaudible, invisible, impartiale et individuelle. Elle est transparente, non réfléchie, presque indifférente. Elle ne se réduit pas qu’à l’expression de la féminité qui bouillonne en chacun, autre précepte qui rassure. Elle est la manifestation de soi dans le tout. Peu importe encore une fois ce que j’affirme, cela ne regarde que moi. La sensibilité est sans doute l’avènement des rêves dans le monde du réel. La frontière indicible entre la conscience de la tromperie et la conscience de la vérité. On se méprend si souvent en définissant la sensibilité. Non, ce n’est pas un état de mélancolie ou de nostalgie propre aux déprimés si mal nommés. Ce n’est pas seulement pleurer devant chaque source  d’émerveillement ou de tristesse. Non, rien de cela! C’est l’absorption incontestable, irrévocable par ses propres sens du réel, du temps et de l’espace à un moment donné dans un lieu donné. C’est la parfaite communion de tout son être avec le monde qui l’entoure. C’est simplement sentir. Et, si je suis là, enfermé ici, ce n’est pas parce que je suis coupable d’être sensible. Non. Ne vous trompez pas. Ne te trompe pas. Mon châtiment n’a rien à voir avec cela. Je suis ici, reclus, dans la division des lâches. Oui. Des lâches, ces êtres humains qui ne sont dignes ni de l’amour d’autrui, ni de l’amour de soi. Ces êtres qui ne peuvent se respecter que dans le mensonge. Ceux qui se mentent à eux-mêmes pour ne pas mentir aux autres. Ceux qui mentent aux autres pour ne pas se mentir à eux-mêmes. Étrange jeu d’apparences. L’isolement est certainement une bonne décision de ceux qui possèdent le pouvoir et l’intelligence de juger. L’amour apparaît être le seul traitement efficace, mais l’amour pur est rare. Ce n’est pas un principe actif commercialisable en dose à prise unique, buvable et jetable. L’isolement est une solution, mais il évite seulement les contagions, les dégâts collatéraux. Ne pas nuire à autrui.  L’amour est la guérison, mais l’amour n’a pas de prix alors il est toujours trop cher, inaccessible. Cette maladie est infernale et destructrice. Se dire que l’on est lâche, s’entendre dire que l’on est lâche est une douleur sourde, rongeante. Mais, le pire n’est pas là. L’apothéose est d’agir comme un lâche. Agir, oui agir comme un lâche, est insoutenable. La douleur devient féroce. Elle vous dévore. Si vous êtes intelligent, vous pouvez résister, feindre. Si vous êtes sensible, vous sombrez, vous vous abîmez. La chute est sans fin. Mais la fin ne vient jamais. Je m’enfonce et ne peux l’éviter. Plus de résistance. Aucune. Chaque instant vécu avec moi m’entraîne vers des fonds toujours plus sordides. Les palliatifs, alcoolisés ou sous autres formes, ne me soulagent quasiment plus. Ils me bernent et me trompent à leur tour. Ils me ramènent plus rapidement encore à moi. Ce moi déplorable. Ils attisent mes perceptions infondées. Plus j’augmente les doses, plus j’accrois mes faiblesses. On ne peut s’accrocher à rien, seulement se laisser choir, sans prise sur cette surface sans aspérité, lisse, parsemée de souvenirs laissés par ceux qui s’y échouent chaque jour. Maintenant que je tourne en rond ici, à l’écart du monde des vivants qui veulent vivre dans cette harmonie créée de toute pièce et rassurante, je peux alors survivre ou mourir.

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ne jamais oublier Julien Gracq

Je reviens à nouveau sur mon petit billet d’hier. Oui, j’aime Julien Gracq, et je me suis immiscé à nouveau dans l’une de ses oeuvres que je préfère: un beau ténébreux. Je vous en livre un tout petit passage, vous comprendrez pourquoi il ne faut jamais oublier Julien Gracq

Il y a bien des gens (ici la voix d’Allan se fait encore plus neutre, plus blanche – et depuis quelque temps déjà ailleurs il m’était difficile de deviner s’il restait sérieux ou s’il plaisantait – mais je trouvais à ce qu’il disait un singulier charme. Plus exactement, avec une ironie amère, je crus sentir qu’il essayait de s’accrocher à ces fantasmes comme un noyé qui se sent couler à pic), des gens qui n’étaient pas fous, qui ont cru pouvoir affirmer que ce monde était un rêve ou, ce qui revient au même, que ce monde rêvait« .

un beau ténébreux, Julien Gracq, éditions José Corti

Juste vous indiquer que la magnifique carte postale posée à côté du livre sur la photo  fait partie d’une collection d’illustrations d’une artiste que j’aime beaucoup, Valérie Linder.

Très heureuse journée, en rêves majeurs…

mn (XV)

Rien, vraiment rien? Non, je ne crois pas. Croire? Non, je ne crois en rien d’ailleurs. Je n’ai pas de croyances auxquelles croire. Je préfère rêver, c’est plus pertinent et tout aussi utile. Rêver n’est pas espérer. Rêver, c’est partir, construire sa réalité. La réalité ne concerne que celui qui la vit. Il ne peut fuir ailleurs. Alors, je dois m’observer à présent, attentivement, en prenant mon temps, même si je ne connais vraiment pas ce que signifie prendre son temps. Je n’en prends ni n’en perds. Comment perdre du temps? Comment en gagner? C’est absurde. Je me reconnais bien dans cette notion d’absurde, mais je ne peux tout de même pas pousser le bouchon si loin. Je sais parfaitement qu’il m’est impossible de gagner ou de perdre du temps. Je suis seulement dedans, dans son écoulement imperturbable, là tout de suite. Je n’y pense pas. Cependant, aucune émotion ne semble vouloir prendre le dessus. Ni les rires, ni les larmes. L’indifférence, la seule indifférence. Celle qui me comble de paix, me tranquillise.  Mais une seule chose me dérange: ce contact glacial de la plante de mes pieds sur le sol. Je n’arrive pas à être en suspension totale. Je le rêve, je le désire ardemment mais je ne peux hélas transformer cette envie en réalité. C’est inouï, j’en suis incapable. Je constate maintenant que le contact physique, aussi ténu soit-il, avec une surface, un objet, est le seul rappel à mon existence ici. Je ne peux ni flotter ni rester en suspension. Je viens seulement de m’en rendre compte. Je n’y pense pas d’habitude. Je sais très bien que dans l’espace on peut le faire, mais pas ici. Cet exercice est un échec, je ne peux pas tout voir de moi, il y a toujours une surface de mon être en contact avec quelque chose. Il y a toujours un obstacle. Doit-on dire un support, une résistance? Cela m’est épouvantable. Là, maintenant, je ne peux pas voir la plante de mes deux pieds. À l’intérieur de ce parfait cube de glaces, si bien étudié, je peux faire glisser mon regard sur ces surfaces et observer indéfiniment toutes les parties de mon corps, l’une après l’autre, presque simultanément, presque intégralement. Mais pas toutes. Pourquoi pas toutes? Je sens bien que je m’énerve inutilement. Cela ne mène à rien, cela n’a aucune importance. C’est absolument anodin et néanmoins, je devine l’angoisse qui me gagne et m’oppresse. Je sens que la lumière s’intensifie. Les murs tendent à se rapprocher. Je suis pris dans un étau. Le bourdonnement de mes oreilles s’amplifie. Je reste immobile. Je veux et je peux résister à cette pression. Foutaise! Je sens que tout le poids de mon corps, et plus encore, se concentre sur la surface qui me connecte au sol, sur cette plante de pieds que je n’arrive pas à voir. Je suis capable de transformer l’indifférence au monde extérieur en une profonde dépression intérieure. Si je ne me calme pas, si je ne pose pas mes mains sur le  rebord du lavabo d’acier, je vais encore m’effondrer. Combien de temps va encore durer cette chute? Est-ce un rappel à la vie? Je ne veux pas m’infliger cette épreuve à nouveau? Je ne parviens plus à penser par moi-même, à me maîtriser. Bon sang, qui prend le contrôle de moi en ce moment présent? Qui? Je le hais…

à suivre… mn (XVI)

toujours en équilibre

Toujours en équilibre… En me plongeant dans ce ciel et en scrutant cet éléphant posé sur sa trompe, je pensais à Julien Gracq

« Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger. »

Julien Gracq

Ne jamais oubier Julien Gracq.

mn (XIV)

Je pénètre lentement, péniblement, en trainant les pieds, l’un après l’autre sur le sol, dans la petite salle de bain. J’essaie de faire le moins de bruit possible, pour ne pas me déranger. Je presse le bouton de l’interrupteur, la lumière explose violemment dans cette minuscule pièce recouverte de glaces. Cette salle de bain est édifiante. Les quatre murs ainsi que le sol et le plafond se reflètent à l’infini, moi au milieu. Je ne sais pas si c’est une très bonne idée mais, dans le doute, je préfère trouver cela drôle. Oui, c’est cela, c’est une idée saugrenue, mais drôle. J’éprouve toujours  une sensation désagréable au départ, puis l’agacement se dissipe, petit à petit. Je peux m’apprécier extérieurement, en surface, des pieds à la tête, devant derrière, sur les côtés. Je peux tout voir, tout observer, tout détailler. Je ne le fais pas car il n’y a aucun intérêt à cet exercice et je n’en ai pas le courage. Je n’ai pas vraiment peur, seulement un sentiment d’épuisement et d’inutilité. Alors, je reste seulement pensif et passif, plutôt dubitatif d’ailleurs, face à la multiplication des “moi”, de moi, du moi. Mes yeux s’habituent à ce trop plein de lumière et le calme finit par entrer en moi. Il s’infiltre en moi. Je peux à présent retirer mes vêtements, sans vaciller. Je n’ai pas beaucoup de vêtements. Ce sont toujours les mêmes, c’est plus facile pour moi. Je ne peux pas me tromper. Ils sont blancs, un tee-shirt blanc, et un dhotî, pantalon indien de coton blanc qui ressemble plus à un bas de pyjama. Ils sont très lâches, sans forme, larges. Je les ai depuis si longtemps que je suis incapable de m’imaginer portant autre chose. Pourquoi porter autre chose d’ailleurs? Je n’ai pas fait le calcul exact mais, je crois que j’ai huit tee-shirts blancs, et quatre pantalons indiens blancs. Je dis qu’ils sont blancs, mais ils sont plutôt grisâtres maintenant, un peu jaunis aussi, avec les années. Mais j’aime à croire qu’ils sont encore blancs, je ne désire ni les voir ni les imaginer autrement. Après avoir défait le lien qui me sert de ceinture, mon pantalon tombe sur le sol, il s’affale  gracieusement sur mes chevilles. Je le repousse des pieds sur le sol. Je ne veux plus le voir, ni même à côté de moi. Je retire difficilement mon tee-shirt et le laisse tomber sur le plancher. Je veux être seul. Oui, seul avec mon corps. Nu.

M’aime-je suffisamment  pour réussir à embrasser cet être qui se meut en face de moi, dans les glaces? Ce corps reflété a-t-il une âme? Qui de nous deux voit l’autre? Où suis-je exactement? Entre les deux? En l’un? En l’autre? Qui est qui? Les deux sont-ils la même personne? Qui représente l’autre? Lequel des deux est-il la bonne personne? Je ris de lui, il rit de moi. Je suis enfin libre de rire de moi. Plus rien ne fait obstacle entre moi et moi.

à suivre… mn (XV)

mn (XIII)

Les effets « dits » seconds de l’alcool me bercent et m’apaisent. J’avale une fois de plus une grande rasade de mon verre et je m’exerce à penser, malgré cette plaisante nausée. Pour accroître cet état, je m’empresse d’allumer une cigarette. Je transpire abondamment. Mon odeur, cette odeur, savant mélange de transpiration, de fumée et d’exhalaisons de mon haleine lourde, m’est désagréable. Mais, tout compte fait, me rassure. Je suis bien là. Tout me le rappelle. Parvenir à ne pas s’inquiéter, à ne pas dramatiser le déroulement des événements qui s’enchaînent. Poser lentement son regard sur  l’horizon, caresser les visages dessinés par les nuages avec ses dix doigts, les bras levés vers le ciel. S’imprégner de la profonde immensité de l’espace, se fondre en lui. Se laisser absorber. Avoir confiance. Réintégrer sa dimension première, naturelle. Arrêt sur image, arrêt sur l’image de soi. Constater. Approuver. Désacraliser. Ne rien analyser. Laisser aller. Voilà ce que je dois réussir à apprendre, à comprendre. Simplement. Ne pas chercher à donner plus de sens aux événements et aux pensées que le premier et unique sens qui existe: la conscience. La conscience c’est, l’explosion instantanée et infinie de la somme de tous les sens du moment présent. La conscience d’être. La magie quotidienne de la conscience dont on n’est paradoxalement jamais assez conscient. Ne pas se prendre au sérieux, seulement constater. Sans conscience, pas de vie. Sans vie, pas de conscience. Mourir est donc bien apprendre à perdre conscience. La vie est bien l’apprentissage de la mort, l’apprentissage de la perte de conscience. Tout le reste n’est que métaphore ou-et oxymore, une composition mal rédigée et parfois même, bâclée.  Alors je me lève, titubant légèrement. Je redresse la chaise, échue sur le sol. Je regarde mon horloge à une aiguille. Elle fonctionne, tout va bien. J’aspire longuement et lentement une nouvelle bouffée de ma cigarette. J’essaie de la faire pénétrer au plus profond de mes poumons. Je la préserve longtemps au fond de moi avant de l’expirer. Plaisir brûlant et suffocant. Les soubresauts par saccade de mes poumons m’obligent à tousser plusieurs fois et à me racler le fond de la gorge. Mon corps est ankylosé. Par l’alcool? Par l’absence de mouvement? Je ne sais pas, un mélange des deux sans doute. J’ai presque envie de rire. Je souris de sentir ces courbatures de fainéantise. D’inactivité obsessionnelle. Rien faire est-il aussi douloureux et épuisant que le dur labeur journalier? Je peux peut-être rester encore plus longtemps à ne rien faire, afin de m’exercer à supporter cette douleur de la passivité. L’exercice est si tentant, j’esquisse un sourire encore une fois. Sourire aussi peut être une impression physique désagréable lorsque vous n’en avez pas l’habitude. La tension des muscles zygomatiques endormis s’avère parfois terriblement douloureuse. Je me souviens, enfant, de ces éclats de rire. Je ris parce que je découvre de nouvelles émotions, de nouvelles sensations, de simples choses que je ne connais pas encore. Je ris parce que je viens frapper de toutes mes forces dans un ballon qui file loin devant tout en rebondissant sur le sol. Je ris parce que chaque surprise me fait éclater de rire. Je souris aussi parce que le sourire de l’autre me faire sourire. Je ne sais pas cependant si j’ai obligatoirement besoin de l’autre pour rire ou sourire. Le doute m’envahit à nouveau. La question n’est pas d’une importance majeure. Mais tout de même. Je ne ris pas assez de moi. Néanmoins tout en moi est susceptible de provoquer un éclat de rire. Je file alors dans la petite salle de bain pour me poster, droit comme un piquet, face à la glace suspendue au-dessus du lavabo. Je veux me dévisager. Je veux aussi m’observer, nu, de la tête au pied. Je vais enfin pouvoir m’entraîner à rire de moi librement.

à suivre… mn (XIV)

mn (XII)

Je cherche en vain à réveiller mes sens. Il ne m’en reste que des reliques, bien trop fades. La solitude éteint les feux. Les sensations ne s’imaginent pas, elles se vivent. Elles se vivent à la démesure jusqu’à l’anéantissement total des forces. Trop de souvenirs délavent les couleurs, atténuent les saveurs et annihilent les arômes, insensibilisent la délicate palpation des matières. Rien n’est plus délectable que la passion. L’innocence face à la nouveauté, à l’inconnu. Puis, la découverte disparaît, pour laisser place au vécu qui se trouble inexorablement au contact des réminiscences. Les souvenirs m’assomment. Ils submergent l’émotion. La pureté s’estompe, entachée de commémorations du passé déjà vécu. Seule la brûlure ardente de l’alcool fort qui s’écoule et se plaque le long de ma gorge parvient à ressusciter mes sens et mes émotions. Souvenir? Réalité? Anticipation du rêve? L’alcool possède ce secret et éphémère privilège. Il se déploie, avec volupté, au fur et à mesure des ingurgitations. Soudain, les illusions englouties au plus profond de l’être renaissent à la vie. Le tréfonds. Ces illusions oscillent et se teignent d’une palette absolue aux tonalités soyeuses. Parfois surgissent des éclats, prodigieusement forts, aigus comme des complaintes ahanées  par  l’animal en détresse. Dévorer le moment, qui n’est qu’un instant, sans se laisser troubler par le souvenir et l’imagination. Passionnément, oui, avec cette folle passion, indomptable, incommensurable. Reste l’ivresse pour adoucir l’abandon. On passe sa vie à être abandonné. À perdre la confiance de l’autre pour subsister avec l’unique souvenir des moments vécus. Je ne peux m’y résigner. Et, pulvérisé, je m’abandonne encore, à l’absorption irréfléchie et désordonnée de délices alcoolisés en tout genre, toujours plus forts. Toujours plus concentrés pour que l’aigreur intense m’aide à hurler ma rage. Revivre la passion par les hurlements et les vacillements. Triste simulation qui se brise par cet effondrement vertigineux, irrépressible et cuisant. Toujours plus insoutenable si les larmes, cette maudite sueur du coeur, ne s’écoulent pas. Et elles ne s’échappent pas. Jamais.  C’est interdit. Il faut apprendre à mourir et apprendre à mourir c’est malheureusement vivre. N’être qu’un petit déchet qui s’étiole. On n’aime pas les déchets. Cela répugne. Je ne connais pas de traité sur l’esthétisme du déchet ni sur le raffinement de l’ordure. Ma construction et ma chute sont paradoxalement inexorables. La voie se trace, il suffit de la suivre, sans mot dire, sans maudire.  Je m’exerce à comprendre que je n’existe plus. Utopie et croyance d’avoir été.

à suivre… mn (XIII)

mn (XI)

Je sens le choc de mon corps sur le sol. Il est brutal. Je ne vois plus les hublots. Je n’entends plus les spectateurs, je n’entends plus leurs éclats de rire. Je ne vois plus leurs gigantesques et horribles bouches déformées par leurs rires affreux. Maintenant, je ne perçois plus qu’un léger bourdonnement, sans distinguer pour autant le bourdon qui semble vouloir rester là, tapi quelque part autour de moi, dans moi peut-être. J’entrevois aussi la chaise, à la renverse. Une chaise similaire aux chaises d’école. Assise de bois contre-plaqué, pieds métalliques de couleur verte. Et le dessous de la table, noir. Une étiquette est collée, là. Je devine une lettre majuscule et 7 chiffres. Un code sans doute. Suis-je aussi affublé d’un code? Très probablement, il n’y a aucune raison que je n’en ai pas un. Pourquoi pas moi? Ce n’est pas facile d’exister pour les autres si l’on n’a pas un code. Je me moque bien de ne pas exister pour les autres. Que se passe-t-il si on ne peut pas se reconnaître entre nous, s’identifier? Il n’y a aucune logique à cela. On peut se tromper de personne et, c’est inconcevable d’avoir la possibilité de se tromper de personne. Sauf si l’on est tous pareils, alors là, ce n’est plus grave du tout. S’identifier, se donner une identité. En quoi faisant? Et surtout, pourquoi faire? Il semble me souvenir que les autres ne sont pas identiques à moi. En quoi sont-ils vraiment si différents? Peu importe. Ils ne possèdent pas ma violence. Cette violence que j’éprouve à mon égard. Je vois bien qu’un halo de gêne m’entoure. Plus personne ne s’approche. Et, si l’on s’approche on finit toujours par s’écarter de moi. On finit toujours par me fuir. On finit toujours par me lâcher. Par m’abandonner. Moi aussi, je fuis mais jamais bien loin. Je tente surtout de me fuir, sans pour autant  y parvenir. Il est impossible de s’abandonner seul quand on est encore en vie. Aussi faible soit le souffle de vie qui pénètre son corps. On ne peut  pas fuir ce que l’on est. Cela doit expliquer mes évanouissements fréquents, mes tentatives de fuite qui se soldent par l’échec du retour à la vie. Quelque chose en moi essaie de s’échapper, à tout prix. Mais il n’y parvient pas, parce que c’est moi. Et l’on n’est pas deux quand on est soi. Je sais que je le déteste vraiment celui-ci. Qu’il ne s’aventure plus par ici! Et, ce satané code, où se trouve-il? Je n’ai ni l’utilité ni le besoin de le chercher. Il m’est aussi inutile que je me suis inutile. Je pense seulement à l’enlever pour qu’on le retrouve jamais, pour qu’il ne tombe dans aucune main bienveillante. Est-il pair, impair? Aucun des deux? Je suis absolument certain qu’il n’est ni pair, ni impair. Car tout peut exister, sinon, rien n’existe. Je ne suis bien ni blanc ni noir, mais noir et blanc, avec d’autres couleurs aussi même si ces dernières, les plus belles, s’estompent petit à petit. Qu’elles cessent de disparaître ces couleurs! Je ne peux me résigner à devenir chaque jour un peu plus gris, sans odeur ni saveur.

Rien ne peut donc stopper ce mouvement infini.

à suivre… mn (XII)

mn (X)

Tu sais, aujourd’hui, je ne suis pas sûr d’être, ni d’être en vie.

Je n’arrive pas à m’accrocher à quoi que ce soit, un petit quelque chose qui me retienne. Malgré ma chute, je ne peux m’empêcher d’observer autour de moi, comme à l’habitude. Un vieux réflexe qui ne me quitte plus. Mes yeux se posent délicatement sur les objets éparpillés, ça et là, par moi sans doute, dans un autre temps dont je me souviens pas. Ils s’impriment, un à un, devant mes pupilles, presque en suspension. Je cherche à pénétrer leur âme, leur raison d’être mais ils ne me disent rien, ils ne parlent pas, ils ne me parlent plus. Leurs couleurs autrefois chatoyantes s’estompent pour ne devenir qu’une surface terne, lisse. J’essaie de tendre l’oreille, cela ne ressemble pas au silence. L’amalgame de sons que je discerne m’est aussi étranger que les espaces occupés. Je ne les reconnais pas. Non, je ne les connais pas. Ils résonnent, avec perte et fracas. C’est insoutenable. Même l’émanation écoeurante de tabac froid se teint d’un remugle persistant, anonyme, qui se propage à l’entour. Une cacophonie des sens, stridente, dépourvue de mélodie. Comme une perte de connaissance. Que se passe-t-il quand il ne se passe plus rien? J’ai profondément mal, mais je ne sens rien. Je sais que la douleur s’amplifie mais je ne sens toujours rien. Suis-je anéanti par le seul poids de mes pensées? Je ne suis plus sûr d’être en vie. C’est un sentiment étrange, non définissable. Je ne peux le classer, le codifier comme je sais si bien le faire. Ni agréable, ni désagréable. Peut-être les deux la fois. L’expérience est un échec. Néanmoins je suis là. Seuls mes yeux semblent avoir encore la force de deviner les formes. Je sais que le tourbillon va cesser, il faut qu’il s’estompe. L’effondrement ne peut que m’anéantir. Je ne peux concevoir de chute éternelle, infinie. Le vertige de la profondeur m’effraie, je ne peux le supporter. Je vois défiler une succession de hublots au travers desquels j’aperçois des visages transparents, aux sourires éclatants. De quoi rient-ils? De qui se moquent-ils? J’entends leurs cris de joie. La pression m’étouffe jusqu’à la nausée. Mais je m’engouffre dans ce tunnel vertical interminable. Je ne perçois plus les hublots, seulement la paroi, noire, parsemée de traces d’oxydation de couleur ocre qui s’étendent. Cela ne s’arrête pas, au contraire.  Non, cela s’accélère. La vitesse se décuple. J’ai l’impression que mes membres s’arrachent, l’un après l’autre, pour aller s’écraser violemment sur ce mur mat qui n’en finit pas. Le froid et la peur me tétanisent. Mes dents claquent de plus en plus fort. Je tremble de tout mon long, au même rythme que les images et les souvenirs s’entrechoquent, disparaissent puis resurgissent d’un coup sec et éclatant. À cette vitesse, rien ne peut plus stopper la chute.

à suivre… mn (XI)