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no one

[la] #5

Amos n’est pas le seul à avoir changé mon regard sur la vie mais j’ai été immédiatement absorbé par la force de sa pensée et le charme avec lequel il posait ses mots, avec cette élégance naturelle, sur les interrogations qui me hantaient. Je n’ai jamais su s’il me manipulait, moi, cette proie si docile, ou s’il était réellement ténébreux. Avait-il parcouru ce long voyage intérieur qui vous conduit à la limite de vos propres ténèbres?
Je crois que oui. Il émanait de lui cette beauté de l’âme dont on ne peut à jamais se détacher. Cette brillance qui oscille entre le noir le plus profond de la chute sans retour et la radiation explosive et suffocante d’une lumière trop intense que l’on aimerait fuir. Et ce, avec un calme imperturbable et le souci presque divin de ne souffler que le mot juste. Parfois seul le regard suffisait. À d’autres occasions, il appuyait son silence d’un simple sourire éternel, les yeux plongés dans un univers auquel nous n’avions pas accès. Le moment pouvait se dilater ainsi pendant de longues minutes. Vos pensées arrêtaient leur course folle, mais vous étiez conscient de parcourir un cheminement intérieur très lointain. Une épopée dont il ne resterait aucun souvenir, seulement des traces qui vous marqueraient de manière irréversible et vous empêcheraient de revenir à votre condition antérieure. Je ne compris que très tard que nous ne connaissions absolument rien. Que toutes nos certitudes et croyances n’étaient qu’un leurre que nous aimions nous répéter à l’infini pour justifier nos existences. Certains êtres, eux, comme Amos le savent. Ils vous le hurlent de tout leur être et vous ne le voyez pas. Ils vous glissent à l’oreille que vos recherches sur ce chemin sont vaines et vous ne l’écoutez pas. Ils se séparent de leur corps en douceur pour vous entrainer délicatement dans d’autres mondes, et vous ne le sentez pas. Incapables de le suivre. Nous, nous qui sommes si ordinaires et dont la cécité n’est pas admise, nous ne nous risquerons jamais à être ce que nous sommes. Comprendre enfin que l’on n’est rien malgré tout ce qui nous entoure et tous ceux qui nous entourent ne peut conduire qu’à la folie. On se soigne et survit en croyant que l’on existe vraiment. Et nous avons besoin des autres pour enfin se sentir soulagés. Soulagés de croire, en fermant bien précautionneusement les portes de la conscience, que cette utopie est la vie véritable.
Plus je voyageais, plus je sentais que les différences avaient été créées pour nous donner l’illusion d’être vivants. Les formes, couleurs, odeurs étaient multiples et variées. Le fond, lui, l’essence du monde m’apparaissait unique, identique. La même en tout lieu, en tout moment. De jour, de nuit. La réalité n’était qu’une grande fiction où la même scène se déroulait, comme d’interminables scénarios possibles. Même les choses les plus horribles se délitaient dans l’espace. Nous n’étions pas capables de les entendre, ni de les voir, ni de les arrêter. Nous sommes dotés de cet égoïsme universel qui nous rend aveugles à l’autre. Cet autre qui n’est autre qu’une partie de soi. Je pouvais me détacher de plus en plus de moi grâce à ces passeurs que je croisais aux quatre coins de ce magnifique décor. Je pense à un décor, comme celui de la maison de Frida Kahlo, qui a bien pris soin de peindre sa maison avec de nombreuses couleurs très vives presque hallucinantes et de la parsemer de squelettes de plâtres, à taille humaine, qui vous regardent de leurs larges orbites, un instrument de musique à la main. Je compris bien après qu’elle était devant moi et que je ne l’avais pas vraiment vue alors que j’aurais aimé être une seconde en sa présence. Elle avait laissé cette scène de squelettes musiciens aux larges sourires pour nous dire, « tu vois, toi aussi tu es là, au milieu de nous et tu ne te rends pas compte ». Une véritable farce, que l’on pouvait considérer comme artistique et esthétiquement parfaite alors qu’elle me disait seulement, avec un humour et une lucidité que je n’avais pas perçu: « Toi aussi tu n’es rien, regarde… Comprends-le enfin et cesse de lutter. »

[la] #4

« Tu sais les mots n’ont aucun sens. Ce qui a du sens, c’est que tu les dises. » Amos

*

Amos, lui, savait qu’il mourrait avant d’avoir accompli son destin. Il ne savait pas si les dieux existaient ce qui le comblait de joie. Son existence dorénavant ne s’inscrirait pas dans la condition humaine. Ses interrogations n’étaient que passionnelles. Il frémissait à la seule idée de respirer, de voir et d’entendre. Le goût ne lui procurant que peu de plaisir, à l’exception peut-être de la saveur des baisers reçus, qu’il comparait, à la bonne heure, à la délectation procurée par l’absorption d’un grand cru. Sa vie n’est qu’une exploitation des sens. Peu enclin à l’égoïsme, il en faisait don à l’ensemble de ses amis. Amos n’avait pas d’ennemis, il était splendide ainsi. Il était ce qu’il devait être.
Je savais que cette rencontre changerait le cours de ma vie, comme il avait influé sur le cours de nombreuses vies de mes contemporains. Je l’ai connu à Buenos Aires. Il était lecteur au café Tortoni. Magnifique, il incarnait à la perfection les auteurs qu’il lisait. Il aimait se définir comme l’architecte de l’éphémère poétique. Je n’aurais jamais eu l’élégance de le nommer ainsi. Son détachement à la vie glorifiait sa présence à ce monde déchiré et pétri de peur. Je pense encore maintenant qu’il avait tout compris.

[la] #3

« Ne pas être à la hauteur de ses rêves peut se transformer en un véritable cauchemar. » Anonyme

*

Les voyages s’inscrivent les uns après les autres, comme les mots qui se suivent sur les  feuilles de mes cahiers noirs. Certains sont rouges, d’un rouge vif, écarlate. La plupart sont cornés par l’usage. Ils m’accompagnent toujours et en tous lieux. Par habitude “professionnelle” mais avant tout par crainte d’oublier ce pourquoi je suis là, j’y note les dates, les lieux et quelques fois les personnes avec lesquelles je suis. À l’encre noire, jamais bleue. Je ne sais pas pourquoi. J’aime la calligraphie noire, l’encre de ce noir profond qui ressemble presque à du sang. Pas un instant, je ne cesse de penser aux raisons profondes qui m’amènent à poursuivre ces itinéraires parfois lointains et à remplir ces pages de lignes et de lignes que je ne relirai très certainement jamais. Pourquoi être loin quand on peut sagement rester là? Quelle valeur ont ces mots qui ont été transcrits sous un autre ciel? Bien sûr, ce ciel n’est pas mien, ni de personne d’ailleurs. Je ne crois pas non plus qu’il soit plus beau ici ou ailleurs. Le ciel est toujours beau à l’instant où on y plonge son regard, qu’il soit bleu, noir étoilé, gris ou de ce rouge flamboyant qui annonce la nuit. Il suffit juste de lever la tête, de ne penser à rien et de se laisser absorber par son humeur. Il est vivant et on l’oublie si souvent. Il nous est devenu ordinaire, alors on ne le regarde plus. On veut seulement savoir s’il laissera passer le soleil, ou s’il se couvrira d’épais nuages gonflés de pluie. On ne voit pas plus loin, de la même manière que l’on ne regarde plus le garçon de café qui dépose de sa main ferme, chaque matin, notre café au bord du comptoir. Absents. Nous sommes absents aux autres. Nous sommes absents au ciel. Un endormissement insidieux qui nous éteint à la vie.

[la] #2

Le jour se lève encore une fois, comme tous les matins que j’ai pu vivre jusqu’à présent. Je suis conscient que le jour ne m’attend pas pour dévoiler ses surprises. Ma présence lui importe peu, ou plus exactement, vivant ou mort, je fais partie de la vie du jour. Jour qui ne finit jamais dans sa rotation infinie. Je n’y réfléchis pas d’ailleurs, cela me semble si banal d’être là comme tous les matins, que j’en oublie de remercier celui ou celle, que je pourrais nommer « Dieu » dorénavant à défaut de connaître l’existence et l’origine de ce chaos bien ordonné, qui m’accueille ici et pour l’instant. C’est une erreur de jeunesse indélébile car viendra le jour où, chaque matin, je serai soulagé de sentir mes poumons se remplir pour quelques heures encore. Je prendrai certainement le temps de faire défiler devant moi, lentement, tous les visages que j’ai croisés et aimés, ceux que j’ai moins appréciés, les moments de joie et de peine traversés, les paysages découverts au fil des périples passés, et autres souvenirs déformés qui surgiront comme un flash instantané et violent.
Prendre le temps de s’observer vivre doit être l’ultime luxe de la sagesse et de l’ancienneté, l’avant dissipation.

[la] #1 | les anamnèses

« Cette histoire n’a pas de fin puisqu’elle n’a jamais réellement existé et ce, malgré la véracité non contestée de ces lignes… »

Anonyme

*

Contre toute attente, je suis revenu sur les traces laissées la veille par l’empreinte de mes pas sur la plage. Elles avaient disparues. Léchées minutieusement par les vagues. Aspirées grain après grain par le sable mouillé. Elles n’existaient plus. Je compris alors que le temps ne pouvait résister à rien, sous aucune forme possible. Il ne pouvait que disparaître à jamais, malgré mes vains efforts à tenter de le maintenir en vie dans mon esprit. Ma présence physique au monde se transformait en une banale rêverie individuelle. Chaque trace ébauchée s’effondrait comme le danseur de ballet exténué, suivant un mouvement circulaire et lancinant, une hallucination étourdissante. Je confondais existence avec mutation. Je croyais à la vie, mais il n’y avait qu’une énergie. Il était accessoire d’imaginer extraire quoi que ce soit de ces flux vitaux. Systématiquement l’ « un » revenait dans le tout et le tout dans le « un ». Seul l’épuisement total d’énergie pouvait mettre fin à ce spectacle sans explication acceptable. Aucun être, aussi unique eût-il été, n’existait en marge des éléments qui le composaient et de l’ensemble infini d’éléments dont il faisait partie. J’en arrivais à penser que rien n’était indissociable malgré son unicité apparente et concurremment improbable.

Certes, cela ne m’avançait pas spécialement. Mais, je considérais cette découverte cruciale pour le bon déroulement de mes jours à venir. Il était clair que rien n’avait d’importance et que tout pouvait arriver. L’évidence incontestable de cette conclusion enfantine m’amenait à observer mon sort et mon environnement avec un tout autre regard. J’étais calme sans arriver cependant à être rassuré.

C’est à ce moment là que je pris la décision de partir pour traverser le monde comme un épais nuage blanc flottant. Disparaître et réapparaître au gré du vent. Oublier mon nom. Voyage intemporel infini dans lequel je pouvais m’inscrire paisiblement sans être vu, ni reconnu. À l’image du nuage, acquérir l’humilité de ne laisser aucune trace pour atteindre la liberté absolue de l’âme. Parvenir à sa propre évaporation, en se nettoyant de fond en comble. L’entreprise n’était pas une mince affaire, mais je gardais l’espoir d’y arriver.

Ne plus être que l’élément de l’élément. La monade. Ni plus, ni moins.

mn, mauvaises nouvelles | version intégrale

Voilà, les mn s’arrêtent là.

Merci à vous qui vous êtes arrêtés par ici, merci aussi à vous qui avez laissé commentaires, messages, encouragements, …

Merci.

 

 

 

mn (XXVI)

Je prends le revolver. J’applique l’extrémité du canon sous le menton. Je presse lentement la gâchette. Le coup retentit…

Fin

mn (XXV)

Soustraire mes désirs pour contempler délicieusement l’évidence. Être bel et bien présent, une seule fois. Sentir sa présence au monde, débarrassé des illusions de la vie. Abandonner les rêves. Ne plus rien percevoir, mais seulement et simplement voir. Parvenir à laisser s’éteindre cette expérience en silence. Se voir vivre s’apparente à cet étrange apprentissage continuel de l’au delà. Irréel et invisible. Cette quête inachevée m’efflanque. Je ne suis plus qu’une ombre de tonalités noires et blanches. Je n‘ose confronter mon visage et ma nudité au reflet de ce fumiste miroir. Je ne suis qu’un cliché dérobé, superposé sur une composition éternelle. Une image. Tout soupçon de substance se détache de moi. Malgré l’épuisement des forces et des sens, le rythme s’accélère. Les couleurs se fanent et les murs se rétractent. Rien ne paraît stable, mais tout se soutient naturellement. Une eurythmie improbable s’installe avec moi. Moi au centre, supportant péniblement les battements lourds de mon coeur. Lui aussi semble déplacé et disproportionné. Des traces grisâtres parcourent mon ombre. Mais rien ne bouge vraiment. Les contrastes sont forts, le noir domine le blanc qui éclate spontanément par endroits. Et ces superpositions qui se figent, les unes aux autres. Cette épouvantable absence de bruit. Seules subsistent les formes, presque inconnues. L’excitation et la nervosité sont au plus fort mais les mouvements se font avec difficulté. L’extrême envie de m’allonger sur ma paillasse m’oppresse. Je ne peux même pas imaginer le temps nécessaire afin d’y parvenir pour m’y affaler. Je m’obstine à  fixer mon regard quelque part. Trouver un repère. Un seul repère. Je ne peux plus rien changer à rien. C’est une évidence. Le contrôle s’amenuise jusqu’à disparaître. La volonté s’écoule lentement. Rien ne subsiste. Rien ne résiste. Le soulagement n’existe pas, même lorsqu’il n’y a pas de douleur. Les sensations sont trop volatiles, trop vaporeuses pour meurtrir la chair. La scène se dessine lentement et se fixe à jamais.

Je sais que c’est le moment, lorsque tout s’échappe.

à suivre… mn (XXVI)

mn (XXIV)

Sans lumière. Sans mouvement. J’attends le silence mais ne parviens à l’entendre. Le silence de l’âme. Le silence du monde. Son vacarme est si pesant, lancinant et indéfectible. Sa continuité chuintante est à l’image de son inconsistance. Juste rien, seulement un long borborygme, cuisant. Peut-être l’unique preuve de l’existence du néant. Le vide se doit de faire du bruit pour nous rappeler son existence, sa présence. Mon espérance est différente. Je dois parvenir à  atteindre le silence. Me confondre avec le mystère. Ne plus être ni émetteur ni récepteur. Entre les deux, là. Invisible à tout. Insensible. Éloigné de toute pensée et de tout lieu. Là où je suis, là où je vis, dans mon isolement, je n’en finis pas. Tout est agression au silence. Je me penche encore à la fenêtre. Il est encore temps. Et je m’interroge, naïvement: quelles musiques propagent les étoiles que j’observe? Et derrière les étoiles, y-a-t-il ces bourdonnements? De quelles couleurs se fardent-elles? Quelles effluves dégagent-elles? Existe-t-il, quelque part, un arc-en-ciel du silence? Je me balade, en vain, entre ici et là-bas. Les blessures me tiraillent, sans cesse. Elles ne savent pas se faire discrètes. Je n’ai pas faim. Je n’ai pas soif.
Rien ne se passe. Non! Rien ne se déroule véritablement comme on semble le vivre. Je ne vois, je n’entends, je ne sens qu’une infime partie de ce que je vis profondément. Je me dessèche, goutte après goutte. Il n’y a aucune forme de combat envisageable, seulement le flux. Et je m’implique sans volonté. Je n’en perçois pas la destinée. En suis-je le maître? Suis-je libre et souverain de ce que je suis? De ce que je deviens? Je sens de nouveau cette fureur intarissable m’envahir. Elle crispe tous les muscles de mon corps. Et les tremblements ne se font pas attendre. Ni les gouttes de sueur qui perlent sur mon front. Ni les mâchoires qui se resserrent à en faire éclater l’émail de mes dents. Les poings fermés. Le corps entre en tension extrême. La nuque se raidit. Les poils s’hérissent sur l’intégralité de ma peau meurtrie par cette présence au monde inexplicable.
Le désir animal de m’époumoner. Hurler comme une bête à l’agonie que l’on n’ose sacrifier. Que l’on ne peut achever sans douleur. Par indifférence. Par déférence. Par ignorance. Suis-je capable de décider? Je ne crois pas. Ai-je la capacité de changer les occurences? Je n’en ai pas l’impression.

à suivre… mn (XXV)

mn (XXIII)

Le monde ne change pas. Ni celui où je vis, ni celui où je songe. Ni celui où j’imagine que je vis, sans doute le même. Un seul et identique mouvement dans lequel je m’inscris. Ce n’est pas important de ne plus y croire, de ne pas y prendre place. Je n’ai pas de place. Ce n’est pas une question de mérite. C’est seulement un état. Le spectacle qui s’offre depuis ma fenêtre est grandiose, surtout lorsque je ferme les yeux et que je m’y penche. Je n’ai nullement besoin de hauteur pour éprouver le vertige. Je suis un point minuscule dans l’espace et je peine à y rester stable. Est-on si sûr de ce que l’on fait? De ce que l’on éprouve? Ne peut-on arrêter d’émettre des hypothèses? Cesser de faire du bruit, de s’agiter, pour que quelqu’un nous réfléchisse l’image de ce que l’on croit être. Ici, personne pour me dire ce que je dois être, ce que je peux être. Je dois me supporter ou m’oublier. Je ne sais pas que choisir d’ailleurs. Me supporter ou m’oublier? Ce n’est ni reposant, ni réjouissant. Seulement inutile, et légèrement plaisant. Pourquoi donc rechercher l’utile? Bien faire? Que se passe-t-il? Que cherche-t-on en s’exposant? Je vais gagner un souffle de plus, une seconde supplémentaire. Je vais croire que je suis. De quoi se compose cette seconde qui disparaît dès sa naissance? Identique à l’instant qui représente le cours de ma vie. De ta vie. Une nouvelle ombre qui apparaît puis s’estompe. Je suis mon propre tableau, personne ne le peint pour moi. Ni chef d’oeuvre, ni croûte. Seulement une superposition de couches de vies instantanées, qui sèchent les unes sur les autres, les unes après les autres. Certaines sont enfouies sous d’épaisses capes, d’autres réapparaissent au moindre effleurement. Je ne désire plus gratter pour découvrir ce qui n’apparaît plus mais qui existe encore. Je le laisse reposer, tel quel, dans sa sublime imperfection. L’angoisse me taraude toujours. La peur est là, apparente. Il ne me faut pas l’attiser. Elle tourne autour de moi, en circonvolutions inégales. Elle fait mine de lâcher prise et me donne l’illusion, parfois que je suis présent au monde. Vivant. Puis elle m’agresse, violemment. Elle n’a besoin de rien pour s’infiltrer insidieusement en moi et m’anéantir. Elle jouit de moi. Elle joue de moi. Et là encore, je comprends bien qu’elle est moi, et rien d’autre. Je ne peux pas avoir peur de moi. Je cherche seulement la lumière, mais il fait noir. La lumière me manque. La nuit prend ses aises sur le jour. Seul un point lumineux, une flamme virevoltante peut me réconforter. Une vie qui se dessine et illumine l’espace. Mais les jours s’effacent. Les mots disparaissent. Et la lumière s’atténue sans laisser de trace. Non. Le monde ne change pas. Utopie cosmique et universelle. Rien à expliquer, c’est ainsi. L’absurde et splendide luminescence de la vie sans contour.

à suivre… mn (XXIV)

l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme | camus

Partager avec vous l’une de mes voix préférées, celle d’Albert Camus [lectures (L’Homme révolté)]
Existe-t-il encore des hommes & des femmes révoltés? N’y a t-il plus aucun combat qui mérite la peine d’être écrit et lu à voix haute? Doit-on tout accepter sans mot dire? Le courage de s’élever contre est-il devenu si ridicule? Manque-t-il seulement des voix, fortes, puissantes et intelligentes? Le dernier homme n’est-il déjà plus de ce monde?

« Pour être une fois au monde, il faut à jamais ne plus être. »

Source: ici

2011 | ceux qui survivent, existent-ils?

« Ceux qui survivent, existent-il? »

Je souhaite commencer l’année 2011 avec cette première réflexion issue de la lecture de Invitations philosophiques à  la pensée du rien, Manifeste, éd. Léo Scheer, 2004 , Jean Paul Galibert.

Mes meilleurs voeux à tous, ceux qui existent, ceux qui survivent, à tous.

Invitations philosophiques à  la pensée du rien, Manifeste, éd. Léo Scheer, 2004 | Jean Paul Galibert

mn (XXII)

Oui.
Je devine enfin. Je ne peux comprendre que les évidences. Oui. Il est absurde de penser exister. Exister, l’utopie d’être visible pour les autres. Par comparaison. Futile. Déraisonnable. Inadmissible! Comme une pierre sur le chemin. Comme un nuage qui s’effrite. Vouloir que les autres vous voient. Vous reconnaissent. Pourquoi essayer vainement de se rassurer sur sa propre existence? Comprends-moi, cela n’a aucune importance. Simple. Tranchant. Être là, au milieu de tout. Peut-être à jamais. Peut-être seulement cette nuit. Ce tout ne ressemble à rien. Ce tout ne signifie rien. Je ne cherche plus à lui donner un sens. Il n’en a plus pour moi. Je le dessine par apprentissage. Succession de mots qui donnent « vie » à un état. Je tente de le visualiser avec mes couleurs. Mes couleurs sont-elles tes couleurs? À quoi bon? La conscience est-elle une? Est-elle multiple? Je suis là, étranger à moi-même. Étranger à vous. Étranger à toi. Néanmoins, je sais que là tu es moi. Vous êtes moi et vous à la fois. Le tout. C’est évident. Là tu souffres, tu ris, tu respires à mon rythme. Tu existes comme moi. Tu es moi, je suis toi. Nous sommes le sujet. Le même sujet. À l’instant. Maintenant. Et puis, ce n’est plus cela. Plus rien. Envolé disparu. Je n’arrive plus à discerner si je suis devant la montagne ou assis sur ma chaise, devant mon horloge. Mes repères disparaissent et s’estompent. Sans véritable angoisse. L’angoisse qui me rassure. L’angoisse qui me permet de m’apitoyer sur moi. L’angoisse qui me rend visible. Celle qui inquiète quand elle est visible. Portrait de l’âme. Je ne sens pas vraiment mes membres. Un tourbillon d’images, de mots, de sensation. Je veux que cela cesse, un instant seulement. Une pause. Mais je ne contrôle rien. Comme d’habitude. Aucun pouvoir sur rien. Je désire flotter au-dessus de moi. Ne pas m’habiter. Pas fuir, mais sentir. Percevoir sans exister. Je sens la pression, l’étreinte de tous ceux qui n’ont plus leur corps. Je ne suis pas seul.
Un grand éclat de rire. Un rire franc, profond me surprend. Mes yeux s’acclimatent à la lumière du néon. La pièce est la même. Identique. Exactement pareille. Mon regard s’attarde autour de moi, avec attention. Sans crainte. Seulement surpris. Personne. Je me lève. Je m’approche de la fenêtre ouverte. Il fait froid. Le ciel revêt son costume de nuit. De petits points blancs scintillent. Sans doute des étoiles. Une boule, plus grosse, posée là-haut, brille. La lune. Personne dehors, aucun bruit vivant. Seulement des sons. J’éclate de rire. Cette fois je sais que je suis celui qui éclate de rire. Et l’autre? L’autre rire? Sans doute le mien, le même. Je ne me force pas. Je suis seulement moi. Seul. Rire de moi. Et conscient d’être là même si je n’existe pas.

à suivre… mn (XXIII)

mn (XXI)

Le vent emporte mes rêves. Je ne parviens pas à les retenir. Ils filent et défilent puis le souffle les éloigne de moi. Seules quelques bribes de ces rêves subsistent en moi. J’essaie de les recomposer en les mélangeant, les uns aux autres. Je n’ai pas (plus) d’espoir précis. Je n’espère absolument rien de cette vie que je construis et subis. Mon constat est le même, que je sois triste ou joyeux. Je suis bien le seul et unique artisan de mes peines et de mes joies. Seul à les penser. Seul à leur donner vie. Seul à les croire. Seul à les créer. Seul à les vivre et à les percevoir. Puis, des attitudes qui se ploient et se déploient de ces pensées rêvées, naissent des images de moi que les autres perçoivent. Je ne peux plus rien y changer. Tu ne peux rien y changer. Cela ne dépend pas de nous.
Oui. Je le sens. Je ne le pense pas, je le sens. Le sentiment est réel, la pensée ne l’est pas. La tristesse pénètre les moindres recoins de ce corps et de cette âme. Je la sens couler dans mes veines. Je sens ce corps la distiller. Il se tend et se détend pour fabriquer cette essence de l’âme. Au calme. Les pensées noires m’assaillent et me torturent. Un sourire se forme péniblement sur mon visage. La fin est proche. On ne meurt jamais de la même façon. Je me souviens de ceux qui se préparent à mourir et qui retardent le moment du passage, à bout de force. De ceux qui, maintenant et ici, me suivent depuis l’autre berge, libres et légers comme cette feuille d’automne virevoltant dans le ciel lourd et gris. Mes pensées envers les premiers ou ces derniers sont les mêmes. Leur existence ou leur souvenir me sont identiques. Dans mes pensées et dans mes rêves. Le passage. Le saut. La chute. Le rebond. Voir la vie partir est rassurant. La leçon est claire. Rien n’a d’importance. Tout est illusion, une grande illusion collective entretenue par nos âmes inquiètes. Rien n’a d’importance, absolument aucune importance. C’est absurde. Il faut le comprendre. Là et à présent. Maintenant et tout de suite. L’absurdité est la plus belle preuve d’existence. Si l’absurde existe, la vie existe. Je souris encore. La fin est proche. C’est évident et absurde à la fois. Cela ne sert à rien, comme moi. Le souvenir de son visage émacié. La peau transparente, plus fine que mon papier à cigarette. Le souffle insaisissable, inaudible. Seuls quelques mouvements vifs des yeux, sous les paupières refermées. Je veux te garder dans mes bras. Je n’aime pas les départs. Voir le train quitter le quai. Lancer la main, courir derrière puis ralentir son pas parce que l’on ne rattrapera plus ce dernier wagon. Retrouver les souvenirs. Oui. Rêver. Rêver n’est pas plus absurde que de vivre. Rien n’a d’importance. Tu le sais, tu pars et tu le sais. Tu connais maintenant le secret. Rien n’a d’importance. Je n’ai aucune importance. Merci de me le rappeler. Le passage du sommeil à l’éveil, de l’éveil au sommeil. De la vie à la mort, de la mort à la vie. Il est absurde de penser exister.

[à ma grand-mère qui s’évapore…]

à suivre… mn (XXII)