Et la vie poursuit sa longue épopée, sans avoir besoin de nous. De languissantes traînées de pensées, mêlées les unes aux autres, se délitent à jamais. Et pourtant, elles se réveilleront à nouveau, subrepticement, dans les esprits tourmentés de ceux et celles à qui l’on a donné un souffle. Comment ne pas devenir fou? N’est-il pas plus raisonnable de croire à sa propre folie d’exister que de s’évertuer à donner un sens inavouable à l’existence même? Il n’y aurait donc rien, absolument rien, rien à comprendre, pas même seulement à deviner. Tant de litres, de kilos, de je-ne-sais-quelle-unité-de-mesure de pensées, pour ne toujours rien comprendre à rien, depuis des siècles et des siècles… Décevant ou rassurant, cela semble de moins en moins limpide, alors il ne reste qu’à laisser filer les pensées librement, et accepter celles qui apparaissent hors du champ…
Être là.
la délicatesse | david foenkinos
« On ne devrait jamais faire l’économie d’une douleur potentielle. (…) Pourtant, il avait envie d’y aller. Il avait envie de partir pour une destination inconnue. Rien n’était tragique. Il savait qu’il existait des navettes entre l’île de la souffrance, celle de l’oubli, et celle, plus lointaine encore, de l’espoir. »
David Foenkinos | La Délicatesse | Gallimard
poésie chinoise | céline jyoti
Ici, accueillir avec joie ce poème chinois de Céline Jyoti et aller lui rendre visite cieljyoti’s blog. Merci Céline de ce partage.
晚上的一絲憂愁淹沒我滿是淚水的臉
La petite tristesse du soir inonde mon visage de larmes
日間的呼息成了夜裡的震撼
Le souffle du jour fait l’étonnement de la nuit
一滴碧藍填滿我欣喜的墨囊
Une larme d’azur remplit mon encre de ravissement
就這麼的一步,讓我靠近那遙遠的愛
Un pas suffit à me rapprocher de cet amour si lointain
我看着我的年華在雲中飄散
Je vois s’évaporer mon âge en nuage
將至的年華把將逝的青春燃亮
Ma vieillesse à venir illumine ma jeunesse qui s’en va
我的墨黑得把我情感的燈都照亮了
Mon encre est si noire qu’elle irradie mes émotions de lumière
我對自己問的那麼多問題令那些答案都飄走了
Je me pose tant de questions que s’envolent les réponses
情感的園丁、激情的泥土、愛情的肥料
Jardinier de sentiments, terreau de passions, engrais d’amour
你那狂熱的目光裹着我寧靜的軀體
La fureur de ton regard recouvre mon corps de sérénité
bientôt 6h… | louise imagine | #vasescommunicants
Bientôt 6h que l’avion s’était posé.
Elle s’était rangée, comme chaque nouvel arrivant fraichement débarqué, dans cette queue interminable qui menait à la vérification des passeports. Et ne pas filmer photographier, rester en file bien droite, ne pas utiliser de téléphone ni d’appareil électronique, ne pas parler non plus. Se voir dispatcher par un quelconque employé de l’aéroport (ils se ressemblent tous, costume sombre, teint gris, regard inquisiteur) vers l’un ou l’autre des postes de contrôle, en petites grappes humaines impersonnelles, visages à peine frôlés, effacés, une même apparence, hommes ou femmes, traits et couleurs dilués dans la masse, anonymat le plus complet. Tout d’abord, on ne vous demande rien, on vous toise, puis on vous parle d’un ton autoritaire ne souffrant pas de répartie, ne reste qu’à se taire, suivre la file, les flèches, le chemin désigné et baisser les yeux, accepter, le temps de passer ce foutu guichet. Elle fixait ses pieds avec le plus de concentration qu’il lui était possible, tant désobéir la démangeait, tant d’ordre la dérangeait, lui donnait envie de fuir ou de hurler, d’éclater de rire ou de tout casser. Mais il fallait se taire, ne pas être remarquée. Formulaire d’exemption de visa dûment rempli, pas de rature ni d’hésitation, signature claire et propre, parfaite, déclaration de douane irréprochable, humour proscrit, ici on est hermétique à toute forme de seconde degré, il faut savoir bien répondre, pas de drogue pas d’alcool, ni de maladie honteuse et autre joyeuseté, non merci, je suis là pour visiter votre si beau pays, je ne compte pas rester longtemps, deux semaines à peine, non rien à déclarer, regard baissé, paupières mi closes et surtout cacher la flamme qui crépite à l’intérieur. Puis se plier au rituel empreintes-scans-photo, se taire malgré les fourmillements qui électrisent ses muscles. Il prit son temps, le policier, pour feuilleter son passeport, page après page, un sourcil tendu en circonflexe, comme s’il apprenait par cœur chaque inscription. Il faut dire qu’il y en avait des tampons, presque à chaque page et autant de pays visités depuis ces derniers mois. Il scrutait encore et encore, à la recherche d’un indice, d’une erreur, un petit os à se mettre sous la dent, relevant régulièrement son sourcil pour lui jeter un œil qui voulait tout voir sonder deviner, avec mépris en prime, toi ma cocotte, je te vois venir, pourquoi tant de voyages et pourquoi atterrir ici en ces temps d’alerte maximale…
Elle, restait calme en apparence, caressant dans sa paume le petit objet qui s’y trouvait. Mais le policier ne voulait pas lâcher…
Le verdict tomba : il lui faudrait attendre ailleurs, juste à côté avant de pouvoir récupérer ses bagages, vérifications complémentaires, détails à éclaircir… Un gentil homme en costume d’ailleurs l’y accompagnait, poignée ferme autour de son bras, marche autoritaire et cadencée, impossible d’y échapper. La voilà, assise, dans une pièce étroite sans fenêtre avec de nombreux compagnons d’infortune venus des quatre coins du globe. Voyageurs seuls ou en groupe, certains avec enfants, beaucoup de gens de couleurs et quelques blancs dont elle. Une inquiétude lourde, oppressante teintait l’atmosphère. Chaleur étouffante, odeur de transpiration, doigts se nouant se dénouant, piétinements. Elle, se cala au fond de son confortable siège en plastique et ferma les yeux. Mal de crâne en préparation. Dans sa paume, tout contre elle, la douceur de l’objet. Sa chaleur… Comme une vibration. Les secondes coulaient et elle les laisser glisser. Les secondes s’enfuyaient et elle se sentait mieux. Ailleurs. A ce point de son voyage, plus rien ne pouvait lui arriver, se disait-elle. Elle en était certaine. Tant de frontières passées, de kilomètres parcourus. Elle avait vu tant de merveilles et de misère, ouvert les yeux sur des mers vouées à disparaître, lumière pâle du levant sur le lissé d’un mince océan. Elle avait traversé des villes riches et bouillonnantes, où l’électricité n’avais pas pu tirer ses fils, les habitants l’avaient accueillis et aidé sans la moindre contrepartie, elle avait partagé les tables d’inconnus, des heures à veiller et discuter, à des milles d’ici, chaque ville chaque visage chaque main serrée restait ancrée dans sa mémoire, chaque mot tatoué dans sa chair… Elle avait traversé des métropoles de béton et d’argent où la solitude plombait l’air et les cœurs, où la terre étouffait et souffrait sous de lourdes et toxiques vapeurs. Ces odeurs, amères, acides, âcres elle les sentait encore, vivaces, intactes. Sous ses paupières avenues, boulevards, rues défilaient, piétions pressés, vies savamment paramétrées. Destins scellés.
Rien n’avait pu l’arrêter.
Combien d’heures s’écoulèrent ? Quatre ou cinq, encore ? Sans boire, ni pouvoir manger. Peu importe. La guerre des nerfs l’avait quitté.
Elle savait.
Avant même qu’il n’entre dans la pièce, elle savait.
Avant même qu’il ne lui tende ses papiers, l’air hargneux du chien qui est obligé de laisser sa proie filer, elle savait.
Tout comme elle était certaine qu’il ne la lâcherait pas d’une semelle, tant qu’elle resterait sur son territoire. Il serait là, dans l’ombre prêt à bondir. Et c’est la gorge qu’il viserait.
Dans un crissement sec, les portes automatiques s’ouvrirent devant elle laissant place au scintillement d’immeubles et de tours vitrées. Un brusque coup de vent vint fouetter son visage, chassant au loin tout l’épuisement et la fatigue des dernières heures… Instinctivement, elle se mit à serrer un peu plus fort l’objet au fond de sa poche, cet objet qui l’avait guidé jusqu’ici. Une ville nouvelle et inconnue s’offrait à elle. Il y avait tant à faire. Et plus une minute à perdre.
Texte et photos: Louise_imagine
Ana NB et Pierre Ménard
Christophe Sanchez et Christopher Selac
Samuel Dixneuf et Benoît Vincent
Camille Philibert-Rossignol et Chez Jeanne
Urbain trop urbain et Microtokyo
Christine Jeanney et Anna Vittet
Isabelle Pariente-Butterlin et Olivier Lavoisy
François Bon et Jacques Bon
L’autre-je et Joye
Nicolas Bleusher et Brigitte Célérier
note
Fuir l’horizontalité pesante et abrutissante, s’aventurer sur le chemin de la verticalité, se risquer à déplaire. Se fondre dans le ciel infini.
Être là.
José Corti | Souvenirs désordonnés
« Pendant plus de cinquante ans, j’ai rêvé un long rêve qui m’a révélé le bonheur; mieux même, qui me l’a positivement donné. Le plus cruel des cauchemars l’a anéanti. Plus que dépossédé, il ne me reste désormais qu’à attendre la suprême émotion du réveil. »
José Corti | Souvenirs désordonnés | Librairie José Corti | 1983
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[la] #14 | les anamnèses
Le train s’est arrêté. Il était à l’heure, peut-être même un peu en avance. Il était arrivé en courant sur le quai, il était en avance. Il ne voulait pas rater son train. Personne ne veut perdre son train. Il croyait qu’il avait tout avec lui. Il pensait ne rien avoir oublié. Il se souvenait avoir bien préparé son sac. Il y avait jeté tout ce qu’il avait pu. En désordre. Ce n’était pas important, il aurait le temps de faire le tri. Oui, de trier. Son obsession n’était pas là. Ce qu’il voulait lui, c’était monter dans le train. Dans ce train. Oui, celui-là, pas un autre. Il avait tout préparé. Il avait acheté son billet longtemps auparavant. Il avait rêvé des nuits et des jours durant de ce trajet. De la destination. Il savait que c’était celui-ci. Les autres ne partaient pas là où il avait toujours songé aller. Et voilà. Il pensait que le jour était arrivé. Son jour. Il était là, debout, le sac à ses pieds. Il observait les portes qui s’ouvraient pour laisser descendre des individus sans visage. Du moins, ces visages lui étaient inconnus. Il n’y prêtait aucune attention particulière. Il rêvait seulement de son rêve. Suspendu. Au-dessus des bruits, des mouvements, de l’agitation. Il respirait fort. Le regard lointain. C’était le jour. C’était le train. Il le savait. Un sourire se dessinait sur ses lèvres, mais il ne le voyait pas. D’autres auraient pu lui dire, mais ils ne le regardaient pas. Ils étaient descendus. Ce n’était plus leur train. Les haut-parleurs s’étaient mis soudain à parler. À crier presque. C’était trop fort, inaudible. Il avait peur de quitter son rêve. Il ne voulait pas écouter. Il craignait qu’on le rappelle à l’ordre. Non, il ne voulait pas. Il souhaitait seulement rester enveloppé dans sa bulle. Il se sentait bien, il voyait défiler les paysages verts, les ruisseaux. Il ne pourrait éviter de traverser ces zones industrielles grises à l’approche des villes qu’il traverserait. Ce n’était pas grave, il serait dans le train. Il serait là où il avait décidé qu’il serait. Là. Et personne d’autre que lui ne l’empêcherait. Son sourire ne le quittait plus. Il en était sûrement devenu ridicule, même si personne ne remarquait sa présence. Il respirait toujours aussi fort. Il broyait de sa main la sangle de son sac. C’était presque douloureux, mais plus rien ne lui faisait mal. Plus rien ne lui serait douloureux parce qu’il se préparait à faire le voyage. Le voyage rêvé, désiré.
Quand une main se posa sur son épaule, il eût un mouvement de recul violent. Incontrôlé. Il avait peur. Il était tétanisé. Il finit par reprendre ses esprits. Se retourna pour voir l’homme à la main puissante. Il le dévisagea malgré sa vision imprécise. Il était gêné par le soleil, planté devant lui. L’homme le dévisagea. Il était petit, il l’avait imaginé gigantesque.
« Monsieur!
Monsieur… Vous allez bien? Vous attendiez un passager?
Il n’y a plus personne sur le quai. »
Il s’apprêtait à lui répondre lorsqu’il vit, au loin, au-dessus de l’épaule du chef de gare, le train s’éloigner lentement.
À tout jamais.
Il ne l’avait pas senti s’enfuir.
Ce train rêvé.
Son train.
Être là.
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merci
[la] #13 | les anamnèses
Parfois, il parle seul. Il ne parle pas, il discute avec ses fantômes. Il prend la route, longtemps, pour s’entendre se parler. À lui. Sa vie est un voyage, mais sur le chemin, il comprend que c’est aussi la vie des autres. De ceux qu’il voit, de ceux qu’il rencontre, de ceux qu’il regarde et qu’il écoute. Il observe attentif, il est aux aguets. Cherche les bagages de ceux qu’il croise. Parfois on les lui montre. Souvent ils sont cachés. Mais lui, là, est sur la route. Il peut se concentrer, se remémorer. Le soleil se couche au large. Il le sent, le voit. On lui a dit et il l’a cru. Il est crédule, il ne sait pas s’il l’est ou s’il fait mine de l’être. Il ne s’en fiche pas, il doute, seulement. Oui, il doute. Il n’a plus aucune certitude. Il ne sait plus s’il est manipulé, s’il manipule, s’il est dans la grande manipulation de la vie. Trop de questions restent en suspens. Il scrute le ciel, oublie la route. Il compare les nuages à ses questions. Les nuages se déforment et se forment, comme ses interrogations, comme ses rêves. Il ne sait pas s’il rêve ou s’il est conscient. Il croit que peu lui importe, mais il n’en est pas sûr non plus. Il n’est sûr de rien. Ça l’horripile. Quelques fois, ça le soulage. Il file, sur la route, vers les nuages. Vers le soleil qui se couche. Il voudrait atteindre la plage. Pour s’y étendre, pour y écouter le ressac des vagues qui glissent sur la peau de sable. Il ne sait pas s’il atteindra la plage. Il s’en fout. Pour le moment, il roule. Il avance. Il en a l’impression. Ses pensées se déroulent au cours des kilomètres qu’il parcoure. Encore une fois, il ne sait pas où il va. Cette fois, c’est vrai. Il le sait. Il n’y a pas d’arrivée. Il ne connaît que les départs et les arrivées. Il sait qu’entre les deux, il se passe quelque chose. Il y pense. Sans arrêt, il y pense. Et puis, il mélange, il recompose l’entre deux. Il y voit des fleurs, des arbres, des silhouettes, des maisons. Il se souvient des habitats. De leurs formes, de leurs textures, de leurs couleurs. Certaines maisons semblent abandonnées. Ce ne sont que des images peut-être. D’autres, il croit y avoir vécu. Il ne sait plus. Son bagage à lui est là. Fermement ancré dans sa mémoire. Il recompose, oui. Ses souvenirs se trient eux-mêmes. Il ne fait presque plus d’effort pour revivre ce qui lui a échappé. Il roule. Il laisse défiler les pensées au rythme de sa course. Il ne se rappelle plus quand il est parti. Il ne veut pas savoir quand il arrivera. Il croit que c’est la vie. Elle a la même valeur. Imaginée ou vécue. Cela ne l’oppresse pas. Il perçoit qu’il est là, mais il ne sent pas son corps. Il n’y fait pas attention. Pourtant, le vent s’engouffre dans la voiture. Le vent l’absorbe dans son mouvement. Il est donc éveillé. Il ne savait plus. Il sent le danger latent de décrocher. Il sait qu’il est toujours sur le fil. Il ne tombe que dans ses rêves. Il le sait. Sa chute est terrible. Elle l’effraie et l’angoisse. Mais, conscient. Il ne chute pas. Il titube seulement. Il se reprend, ne se laisse pas aller. Il n’a pas le droit. On lui a dit. On attend de lui. Il ne sait pas ce que l’on attend de lui. C’est un mensonge sans doute. On préfère le conserver ainsi, titubant, hésitant. On n’a pas confiance en lui. Il n’a pas confiance en lui. Personne n’y est pour rien. C’est ainsi. Le mouvement est chaotique. Il se raccroche où il peut. À ce qui dépasse, à ce qu’il voit, à ce qu’il peut. Il croit que les autres font de même. Il n’est pas fier de cela. Il aimerait les aider. Les arrêter dans leur chute. Mais il n’en a pas le contrôle. Il y a cru. Il s’en est persuadé. Puis, il a deviné, petit à petit, par hasard, que cela n’était pas possible. Il l’a assimilé. Cela l’angoisse, mais il ne peut lutter contre. Le mouvement continue. Avec ou sans lui. Il continuera. Avec ou sans lui. Les nuages s’éteignent. Le soleil a sombré quelque part. Il ne l’a pas vu partir. Il ne sait plus où il allait. La plage. Mais où est-elle? Il n’a pas regardé son chemin. Il s’invente des soucis, des problèmes. Il le sait. Il ne peut rien y faire. Il ne sait pas comment font les autres. Oui, les autres. Que font-ils? Eux. Il souhaite seulement être là.
Être là.
note
Pur bonheur, allez vite écouter ici…
Dessine-moi un mouton | Gérard Philippe Antoine de Saint Exupéry
Un grand merci à Sylvaine Vaucher qui m’a permis de découvrir ce magnifique extrait du Petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry lu par Gérard Philippe.
note
Aujourd’hui j’ai très envie de pleurer. C’est comme cela, je crois que l’on ne peut rien y faire. Larmes de grand bonheur et de profonde tristesse, mêlées, les unes aux autres. J’espère seulement que j’y arriverai. Mais ça, c’est une autre affaire. S’effondrer pour grandir.
« Tu connaîtras la justesse de ton chemin à ce qu’il t’aura rendu heureux » Aristote, lu dans « derniers fragments d’un long voyage », Christiane Singer














