Ici et maintenant. Je me fonds entre la terre humide et le ciel azuré. J’ai froid. Je scrute posément, avec clémence, la montagne. Elle sait. Elle m’observe et s’alimente de ma présence. Sa vie à observer, à dévorer les âmes. À comprendre. Impassible. J’inspire. Je capte. Je perçois. Je m’éveille à la nuit. Et, je pense à la mort.Et à la vie. Peu importe encore une fois. Ça ne fait qu’un. Identique cycle infini. Un seul et même passage. Sans véritable durée. Mystique de l’éphémère. Je ne sais toujours pas distinguer l’essentielle différence. Le trépas s’avère extraordinaire. Oui, c’est exactement cela, un extra de l’ordinaire. On laisse filer toute une vie pour s’y préparer. Absurde nécessité. Toute une vie. La mort donne naissance au futile et instantané souvenir d’une existence. Certains exigent plus de temps d’apprentissage que d’autres pour prétendre au sommeil éternel. D’autres, eux, assimilent très vite l’attraction du dernier soupir et peuvent se retirer en paix, plus promptement. De la naissance à l’extinction, étrange simulacre. Voyage parfumé, aux esquisses subtiles. Je le conçois bleu ce voyage. Appel au ciel. Mais rien n’est moins certain. Seul le calme assuré. Repos de l’être dans l’aître. Ou, s’étioler par et avec le feu. Distinguer petit à petit les teintes et les silhouettes. Suspendu là, à vau-l’eau. Retrouver le ventre d’une mère. Biffer les séquelles incrustées par la parturiente. Imbrications qui s’effilochent autour de moi, gravées à jamais. Répétées sans cesse. Renaître de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Recomposer le corps décharné, empreinte d’un autre corps. S’oublier à soi, lavé de ses excès. Panser ses brûlures. Naître à soi-même. Le souffle piquant des neiges éternelles me rappelle à ma vie. Le soleil se couche, et je ne peux bouger. Je dois rester là. Même si j’ignore l’espace où je me situe. Ne pas ciller. Ne pas rompre la plénitude qui m’enrôle. Même de nuit, la montagne est présente. Je perçois sa caresse. Elle me parle sans mot dire. Peu importe les sommeils, rien ne change. Seulement s’imprégner de sa force cosmique. S’accoupler plus profondément à la terre. S’accorder délicatement à la symphonie mélodieuse de la bise. Expier ses malfaçons jusqu’à l’extase. Les traces indélébiles s’échappent par capillarité. Ne surtout pas lutter et se laisser absorber par la terre. Puis exhumer délicieusement la vie qui subsiste. Aussi minuscule soit-elle pour la recomposer en silence, à l’abri des regards. S’empêcher de nuire. Le temps ne compte pas pour mener à bien son enfantement. Silence. Rejoindre le corps d’une mère. Naître et n’être plus le même.
être en larme
amor | love | amour
mn (XIX)
Mon épuisement est abstrus. Sa source est inconnue, insondable mais à la course folle. C’est un ruissellement qui se répand et ne se tarit jamais. La fatigue mine peu à peu la vie. L’énergie se délite depuis sa genèse. Je la sens fuir. Parfois, je l’entends s’échapper. Ce qu’il me reste de volonté est trop chétif pour sauver ce corps asthénique. Je le constate. Je me résigne. Je ne cherche pas à lutter. Je maudis la lutte. Envers qui? Contre quoi? À quoi bon lutter quand la bataille est chimérique? L’hallucination d’une victoire assouvissable n’est pas suffisante pour s’engager sur cette voie. La joute n’a pas lieu en cette place. La tromperie est trop manifeste pour que j’y adhère le sourire aux lèvres. Rempli d’espoir. Non. Ne crois pas que tu as la force de changer ton existence. Le combat se déroule en tous lieux, pour tous et à chaque instant. Pour l’éternité. Je n’envie pas ces autres âmes aux uchronies incolores qu’elles aiment déblatérer pour feindre l’indifférence absolue. Mais cette indolence est là, immuable et vivante. Aucun effort n’est capable de sauver l’homme de sa torpeur. La difficulté ne réside pas là non plus. Aucunement. Erreur frisant l’indécence. Je suis ici pour cette faute qui n’existe pas. À l’écart, docilement. Mes cris ne portent plus. Ils s’écrasent sur les murs et me reviennent au visage. Alors je préfère m’asseoir, au pied de la montagne. Là-bas. Très loin, si proche à la fois. C’est une montagne sacrée. C’est ce que l’on en dit lorsque j’y suis. Et je reste là, dans le calme le plus absolu. À la contempler. À la dévisager. À la déshabiller du regard. Je peux la toucher sans m’en approcher. Elle m’apparaît et se découvre. Se dénude. Sans artifice. Elle est là depuis toujours. Elle le sait. Son pouls est lent mais continu. Inaltérable. Elle ne domine rien mais englobe tout. Elle est majestueusement simple et parfaitement discrète. Un seul trait la définit, suspendue dans l’espace. Légère à en disparaître. Elle transcende les strates aériennes de ses ondes cristallines et pures. La couver du regard ne blesse en rien. Ni l’âme, ni le corps. Ni le corps, ni l’âme. Son souffle est caressant. C’est une force tendre de la nature. Combien d’âmes s’y échouent et s’y reposent. Combien de temps y restent-elles? Je ne sais pas. Je comprends seulement qu’elles sont là. Présentes à la vie, en l’absence de leurs corps. Perdus au loin, comme le mien. La musique qui s’élève de ses flancs est onctueuse. Je m’en abreuve. En son sein, je dépose le reliquat de mes forces. Je parviens à peine à me souvenir d’où je viens, d’où je suis. Je ne peux envisager de retour. Seulement réussir à minimiser les bruits et les gestes. Que l’on me découvre pas. Qu’elle me laisse m’imprégner de ses formes floues et parfaites, de ses courbes duveteuses. L’effleurer. Désirer sa chaleur jusqu’à son apogée. Et inscrire l’effluve de son essence au plus profond de mes yeux. Lâcher prise, laisser aller. Apparaître et disparaître mais être là ou ailleurs.
à suivre… mn (XX)
fluence
pessoa | poème
« Tous les jours à présent je me réveille empli de joie et de peine.
Autrefois je me réveillais sans aucune sensation; je me réveillais.
Je suis empli de joie et de peine parce que je perds ce que je rêve
Et que je peux être dans la réalité où se trouve ce que je rêve.
Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.
Je ne sais pas ce que je dois être tout seul avec moi-même.
Je veux qu’elle me dise quelque chose pour me réveiller. »
Extrait de Poèmes Païens
conscience | vie
illustration, Valérie Linder
J’ai soudain conscience que je ne comprends rien à rien. Je vous abandonne pour quelques temps.
À bientôt.
l’aleph
sans commentaire
Gros-Câlin | Émile Ajar (Romain Gary)
mn (XVIII)
Le rêve est palpable. Aucune illusion possible. La larme qui s’écoule lentement, le long des ridules de mon visage, explose sur le dos de ma main. Je ne sais pas où je suis. Je ne réagis pas. Mes yeux sont-ils ouverts? Je ne distingue rien. M’interdire de bouger. Aucun mouvement. Rester là, posé entre les deux mondes. S’y asseoir. Étendre ses bras, déployer une main de chaque côté. Osciller doucement sur le fil, préserver le flou, partout à la fois. Les pensées rêvées ne sont ni plus réelles ni plus irréelles que les pensées éveillées. Elles se rejoignent si je les laisse déferler. Identiques. La même consistance vaporeuse. Un seul et unique monde, aux reliefs différents. Rien de plus. Un même esprit dans un seul espace. Son coeur bat, son souffle se stabilise, son âme s’apaise. Je suis là, présent à moi-même, inconscient de ma conscience du moment. Quel est l’univers que je traverse? Celui dans lequel je me meus? Depuis combien de temps suis-je perché entre les deux mondes? Peu importe. Pour combien de temps encore? Cela n’a probablement aucune importance. Rien ne peut changer le cours des événements qui se suppléent, se mêlent et s’entrechoquent. Je ne peux qu’imaginer ma position dans cette trajectoire infinie. D’autres larmes s’échappent et s’arrêtent à la commissure de mes lèvres. Elles sont encore chaudes. Comme un chien lapant la main de son maître, je les conduis jusqu’à mes lèvres pour en goûter le sel. Mon coeur transpire, il se fatigue. Je laisse faire. Aucun effort pour mettre fin à cet épanchement. Cela n’a aucune importance. Cela ne me dérange pas, ni ne m’étonne. Ni plaisir, ni honte. Je ne peux me cacher de moi. D’où surgissent-elles? Leur goût m’amène à penser que cela fait bien longtemps qu’elles sommeillent en moi. Il y a sans doute un moment où le corps ne peut plus les contenir sous peine de se mettre en danger. Éviter la noyade. Un ultime sursaut. Je ne sais pas. Je n’y suis pour rien finalement. Je préfère le laisser faire seul. Je n’y suis pas totalement indifférent, seulement un peu dubitatif. Mon intelligence ne me permet pas de donner des explications. Je constate, puis j’attends. Je ne sais pas non plus pourquoi parfois je souris, sans le vouloir ni le demander. Ce n’est pas très désagréable non plus. Pas plus désagréable que de pleurer. Plus de larmes, le coeur sec, je distingue à présent les contours de des objets qui m’entourent. Je suis là, bien là. Tout est là. Et je n’y comprends toujours rien. La radio bourdonne toujours. L’horloge me fixe de son aiguille menaçante. L’air pèse sur mes épaules. Je parviens à me lever. J’ai mal à la tête. La douleur est très vive et se propage par à coups violents. Mes jambes me portent instinctivement devant l’évier de la cuisine. Je me soutiens, les bras tendus, les mains posées sur le rebord de l’évier. Ma tête est lourde et penche inexorablement vers le fond de la cuve. Le robinet goutte encore. Chaque goutte qui tombe semble exploser contre la paroi de mon crâne. Je me souviens très bien. Je sais ce que je dois faire. Un café, de l’air frais, de l’eau fraîche sur les tempes et le front. Ensuite, m’allonger. Fumer. Ne plus penser. Dormir. Je ne mange plus depuis si longtemps. Je n’ai pas faim. Seulement me reposer. Ce voyage est dur. Je suis exténué.
à suivre… mn (XIX)
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flâneries pour le week-end…
Dérobé à la volée chez [fut-il] ou versa t’il dans la facilité? de Christophe Sánchez. (J’espère qu’il me pardonnera…). Les textes sont magnifiques à l’aube d’un week-end de lecture, de relecture et aussi de découverte… Je vous invite à vous laisser charmer par ces belles plumes…
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre (encore un grand merci à Brigitte Célérier pour la recension) :
Anne Savelli et Christophe Grossi
Pierre Ménard et Daniel Bourrion
Lambert Savigneux et Isabelle Butterlin
Cécile Portier et Joachim Séné
Marianne Jaeglé et Olivier Beaunay
François Bon et Bertrand Redonnet
Kathie Durand et Nolwenn Euzen
Landry Jutier et Jérémie Szpirglas
Anita Navarrete-Berbel et Lauran Bart
Murièle Laborde Modély et Sam Dixneuf-Mocozet
Urbain, trop urbain et Scritopolis
Arnaud Maïsetti et Laurent Margantin
Piero Cohen-Hadria et Brigitte Célérier
Sans oublier de découvrir le petit monde de ce cher monsieur qui « regarde les nuages qui passent avant d’aller mourir« , puis arrêtez-vous sur « L’oeil est à celui qui sait regarder, pas à celui qui croit voir ! », et glissez-vous par ce soupirail avant d’écouter-voir par ici, par là et encore par ici. Enfin, passez toujours faire Coucou à ce cher monsieur en prenant votre café sur la terrasse du Café Rouge Citoyen.
Surtout, ne vous fâchez pas, je n’ai pas cité de nombreux sites que j’aime et que vous pouvez trouver sur ma bloglist, à droite si vous regardez bien…
Bon week-end…
mn (XVII)
Pour survivre, je rêve. Je ne divague pas. Non. Je rêve. Accéder aux songes et à leurs répliques si nettes. Courir et franchir la grille du jardin de la maison aux volets rouges. Soulever le loquet. Entendre le grincement de la grille sur ses gonds, le gémissement de la vie qui se déroule. Là. Maintenant. Sur le champ. Un appel à la vie. La tension est trop forte pour résister à la sublime tentation de tout arrêter. La pression m’asphyxie. Ici, le cul sur ma chaise, la fenêtre ouverte. Rien ne se passe. L’air ne circule pas. Sans doute ne circule-t-il plus? Depuis quand? Je ne me souviens pas. Ce n’est pas le plus grave le souvenir du temps. Le constat, amer, lui est oppressant. Les rayons du soleil peinent à entrer pour éclabousser de chaleur les murs gris. Seules de petites traînées de soleil s’y incrustent. L’angle n’est pas le bon. Oui, c’est toujours une question d’angle. Jamais le bon angle, comme un photographe à la quête du cliché jamais saisi. On ne peut pas tout voir. On sent, on pressent mais on ne voit rien parfaitement. On devine seulement. Une triangulation impossible. Là-bas, rien n’est identique. L’invisible se mêle au visible. Pas de forces antagonistes. Je peux m’accrocher aux branches de l’arbre, comme l’enfant qui passe ses journées à monter et remonter dans l’arbre pour y construire son nid, son refuge. Descendre et remonter sans cesse. L’arbre protège, enveloppe, rassure. Il vit depuis si longtemps qu’on ne lui donne plus d’âge. Je perçois son souffle léger, je sens filer sous mes mains la fluence de sa sève. Sa puissance ne conteste pas. Pour autant, interminables sont les marques de sa souffrance. Ses magnifiques plaies, rides éternelles creusées par les déchirures qui lacèrent au fil des jours. Sa corpulence massive, décharnée par endroits, s’étire inlassablement et sans ciller vers la voute céleste. À bout de force, mais toujours vivant. Lentement. Si lentement qu’il ne sait pas qu’il vit encore. Je foule les herbes folles qui s’offrent devant moi. On les dit folles parce que l’on ne les arrache pas, comme l’on nous arrache du ventre de notre mère. Elles m’attendent. Elles sont libres. Libres de leurs faits et gestes. Ondulations au rythme des caresses de l’air qui passe. Je ne suis pas assez fou pour être libre. Les brins d’herbes se laissent bercer. Réchauffer. Piétiner. Mais ils se redressent toujours, inexorablement, scrutant le ciel et les poussières d’étoiles à travers les feuillages qui se capriolent au rythme d’une symphonie sans fin. L’arbre, les brins d’herbes, le ciel, le soleil et tout ce qui les entoure vivent en paix incertaine. Où puisent-ils cette énergie qui me fait défaut? Je me fonds alors intégralement en eux et je me tais. Le jardin, n’est qu’une étape. Je m’en persuade. Il n’est qu’une préparation à l’apaisement, l’invitation au calme. La sensation de sérénité est très violente. Je ne suis pas sûr de moi. J’ai peur de ne savoir l’appréhender. Je dois apprendre à l’apprivoiser comme je parviens à amadouer mes angoisses, là-bas. Je ne peux passer du dehors au dedans, du superficiel à l’intime. Il y a des phases, des paliers incontournables, les mêmes que ceux du plongeur qui revient à la surface. Ne rien laisser échapper pour tout mieux englober. Lâcher prise pour s’intégrer au flux. Un geste après un autre autre geste, les sens à vifs, tous, au même instant. Mais ce rêve est-il réel? L’affutage de mes facultés sensorielles s’apparente à la coquetterie d’un aliéné apprenti.
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mn (XVI)
Je sais qui il est. Je sais pourquoi je le hais. Il est moi et ce moi n’est pas intelligent. Non, c’est vrai je ne suis pas intelligent. J’accepte cette évidence, parce que elle est plausible et suffisamment répétée. Cela m’est égal, je m’imagine être autre chose. Je suis sensible, et ça, je le sais parce que je le sens, sans l’aide de jugement. Sans le jugement de personne, uniquement par déduction et par expérience. J’ai même l’intime sensation que la déduction est une forme déviée d’intelligence. La sensibilité, elle, est inaudible, invisible, impartiale et individuelle. Elle est transparente, non réfléchie, presque indifférente. Elle ne se réduit pas qu’à l’expression de la féminité qui bouillonne en chacun, autre précepte qui rassure. Elle est la manifestation de soi dans le tout. Peu importe encore une fois ce que j’affirme, cela ne regarde que moi. La sensibilité est sans doute l’avènement des rêves dans le monde du réel. La frontière indicible entre la conscience de la tromperie et la conscience de la vérité. On se méprend si souvent en définissant la sensibilité. Non, ce n’est pas un état de mélancolie ou de nostalgie propre aux déprimés si mal nommés. Ce n’est pas seulement pleurer devant chaque source d’émerveillement ou de tristesse. Non, rien de cela! C’est l’absorption incontestable, irrévocable par ses propres sens du réel, du temps et de l’espace à un moment donné dans un lieu donné. C’est la parfaite communion de tout son être avec le monde qui l’entoure. C’est simplement sentir. Et, si je suis là, enfermé ici, ce n’est pas parce que je suis coupable d’être sensible. Non. Ne vous trompez pas. Ne te trompe pas. Mon châtiment n’a rien à voir avec cela. Je suis ici, reclus, dans la division des lâches. Oui. Des lâches, ces êtres humains qui ne sont dignes ni de l’amour d’autrui, ni de l’amour de soi. Ces êtres qui ne peuvent se respecter que dans le mensonge. Ceux qui se mentent à eux-mêmes pour ne pas mentir aux autres. Ceux qui mentent aux autres pour ne pas se mentir à eux-mêmes. Étrange jeu d’apparences. L’isolement est certainement une bonne décision de ceux qui possèdent le pouvoir et l’intelligence de juger. L’amour apparaît être le seul traitement efficace, mais l’amour pur est rare. Ce n’est pas un principe actif commercialisable en dose à prise unique, buvable et jetable. L’isolement est une solution, mais il évite seulement les contagions, les dégâts collatéraux. Ne pas nuire à autrui. L’amour est la guérison, mais l’amour n’a pas de prix alors il est toujours trop cher, inaccessible. Cette maladie est infernale et destructrice. Se dire que l’on est lâche, s’entendre dire que l’on est lâche est une douleur sourde, rongeante. Mais, le pire n’est pas là. L’apothéose est d’agir comme un lâche. Agir, oui agir comme un lâche, est insoutenable. La douleur devient féroce. Elle vous dévore. Si vous êtes intelligent, vous pouvez résister, feindre. Si vous êtes sensible, vous sombrez, vous vous abîmez. La chute est sans fin. Mais la fin ne vient jamais. Je m’enfonce et ne peux l’éviter. Plus de résistance. Aucune. Chaque instant vécu avec moi m’entraîne vers des fonds toujours plus sordides. Les palliatifs, alcoolisés ou sous autres formes, ne me soulagent quasiment plus. Ils me bernent et me trompent à leur tour. Ils me ramènent plus rapidement encore à moi. Ce moi déplorable. Ils attisent mes perceptions infondées. Plus j’augmente les doses, plus j’accrois mes faiblesses. On ne peut s’accrocher à rien, seulement se laisser choir, sans prise sur cette surface sans aspérité, lisse, parsemée de souvenirs laissés par ceux qui s’y échouent chaque jour. Maintenant que je tourne en rond ici, à l’écart du monde des vivants qui veulent vivre dans cette harmonie créée de toute pièce et rassurante, je peux alors survivre ou mourir.
à suivre… mn (XVII)
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ne jamais oublier Julien Gracq
Je reviens à nouveau sur mon petit billet d’hier. Oui, j’aime Julien Gracq, et je me suis immiscé à nouveau dans l’une de ses oeuvres que je préfère: un beau ténébreux. Je vous en livre un tout petit passage, vous comprendrez pourquoi il ne faut jamais oublier Julien Gracq…
Il y a bien des gens (ici la voix d’Allan se fait encore plus neutre, plus blanche – et depuis quelque temps déjà ailleurs il m’était difficile de deviner s’il restait sérieux ou s’il plaisantait – mais je trouvais à ce qu’il disait un singulier charme. Plus exactement, avec une ironie amère, je crus sentir qu’il essayait de s’accrocher à ces fantasmes comme un noyé qui se sent couler à pic), des gens qui n’étaient pas fous, qui ont cru pouvoir affirmer que ce monde était un rêve ou, ce qui revient au même, que ce monde rêvait« .
un beau ténébreux, Julien Gracq, éditions José Corti
Juste vous indiquer que la magnifique carte postale posée à côté du livre sur la photo fait partie d’une collection d’illustrations d’une artiste que j’aime beaucoup, Valérie Linder.
Très heureuse journée, en rêves majeurs…
mn (XV)
Rien, vraiment rien? Non, je ne crois pas. Croire? Non, je ne crois en rien d’ailleurs. Je n’ai pas de croyances auxquelles croire. Je préfère rêver, c’est plus pertinent et tout aussi utile. Rêver n’est pas espérer. Rêver, c’est partir, construire sa réalité. La réalité ne concerne que celui qui la vit. Il ne peut fuir ailleurs. Alors, je dois m’observer à présent, attentivement, en prenant mon temps, même si je ne connais vraiment pas ce que signifie prendre son temps. Je n’en prends ni n’en perds. Comment perdre du temps? Comment en gagner? C’est absurde. Je me reconnais bien dans cette notion d’absurde, mais je ne peux tout de même pas pousser le bouchon si loin. Je sais parfaitement qu’il m’est impossible de gagner ou de perdre du temps. Je suis seulement dedans, dans son écoulement imperturbable, là tout de suite. Je n’y pense pas. Cependant, aucune émotion ne semble vouloir prendre le dessus. Ni les rires, ni les larmes. L’indifférence, la seule indifférence. Celle qui me comble de paix, me tranquillise. Mais une seule chose me dérange: ce contact glacial de la plante de mes pieds sur le sol. Je n’arrive pas à être en suspension totale. Je le rêve, je le désire ardemment mais je ne peux hélas transformer cette envie en réalité. C’est inouï, j’en suis incapable. Je constate maintenant que le contact physique, aussi ténu soit-il, avec une surface, un objet, est le seul rappel à mon existence ici. Je ne peux ni flotter ni rester en suspension. Je viens seulement de m’en rendre compte. Je n’y pense pas d’habitude. Je sais très bien que dans l’espace on peut le faire, mais pas ici. Cet exercice est un échec, je ne peux pas tout voir de moi, il y a toujours une surface de mon être en contact avec quelque chose. Il y a toujours un obstacle. Doit-on dire un support, une résistance? Cela m’est épouvantable. Là, maintenant, je ne peux pas voir la plante de mes deux pieds. À l’intérieur de ce parfait cube de glaces, si bien étudié, je peux faire glisser mon regard sur ces surfaces et observer indéfiniment toutes les parties de mon corps, l’une après l’autre, presque simultanément, presque intégralement. Mais pas toutes. Pourquoi pas toutes? Je sens bien que je m’énerve inutilement. Cela ne mène à rien, cela n’a aucune importance. C’est absolument anodin et néanmoins, je devine l’angoisse qui me gagne et m’oppresse. Je sens que la lumière s’intensifie. Les murs tendent à se rapprocher. Je suis pris dans un étau. Le bourdonnement de mes oreilles s’amplifie. Je reste immobile. Je veux et je peux résister à cette pression. Foutaise! Je sens que tout le poids de mon corps, et plus encore, se concentre sur la surface qui me connecte au sol, sur cette plante de pieds que je n’arrive pas à voir. Je suis capable de transformer l’indifférence au monde extérieur en une profonde dépression intérieure. Si je ne me calme pas, si je ne pose pas mes mains sur le rebord du lavabo d’acier, je vais encore m’effondrer. Combien de temps va encore durer cette chute? Est-ce un rappel à la vie? Je ne veux pas m’infliger cette épreuve à nouveau? Je ne parviens plus à penser par moi-même, à me maîtriser. Bon sang, qui prend le contrôle de moi en ce moment présent? Qui? Je le hais…
à suivre… mn (XVI)











