toujours en équilibre

Toujours en équilibre… En me plongeant dans ce ciel et en scrutant cet éléphant posé sur sa trompe, je pensais à Julien Gracq

« Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger. »

Julien Gracq

Ne jamais oubier Julien Gracq.

mn (XIV)

Je pénètre lentement, péniblement, en trainant les pieds, l’un après l’autre sur le sol, dans la petite salle de bain. J’essaie de faire le moins de bruit possible, pour ne pas me déranger. Je presse le bouton de l’interrupteur, la lumière explose violemment dans cette minuscule pièce recouverte de glaces. Cette salle de bain est édifiante. Les quatre murs ainsi que le sol et le plafond se reflètent à l’infini, moi au milieu. Je ne sais pas si c’est une très bonne idée mais, dans le doute, je préfère trouver cela drôle. Oui, c’est cela, c’est une idée saugrenue, mais drôle. J’éprouve toujours  une sensation désagréable au départ, puis l’agacement se dissipe, petit à petit. Je peux m’apprécier extérieurement, en surface, des pieds à la tête, devant derrière, sur les côtés. Je peux tout voir, tout observer, tout détailler. Je ne le fais pas car il n’y a aucun intérêt à cet exercice et je n’en ai pas le courage. Je n’ai pas vraiment peur, seulement un sentiment d’épuisement et d’inutilité. Alors, je reste seulement pensif et passif, plutôt dubitatif d’ailleurs, face à la multiplication des “moi”, de moi, du moi. Mes yeux s’habituent à ce trop plein de lumière et le calme finit par entrer en moi. Il s’infiltre en moi. Je peux à présent retirer mes vêtements, sans vaciller. Je n’ai pas beaucoup de vêtements. Ce sont toujours les mêmes, c’est plus facile pour moi. Je ne peux pas me tromper. Ils sont blancs, un tee-shirt blanc, et un dhotî, pantalon indien de coton blanc qui ressemble plus à un bas de pyjama. Ils sont très lâches, sans forme, larges. Je les ai depuis si longtemps que je suis incapable de m’imaginer portant autre chose. Pourquoi porter autre chose d’ailleurs? Je n’ai pas fait le calcul exact mais, je crois que j’ai huit tee-shirts blancs, et quatre pantalons indiens blancs. Je dis qu’ils sont blancs, mais ils sont plutôt grisâtres maintenant, un peu jaunis aussi, avec les années. Mais j’aime à croire qu’ils sont encore blancs, je ne désire ni les voir ni les imaginer autrement. Après avoir défait le lien qui me sert de ceinture, mon pantalon tombe sur le sol, il s’affale  gracieusement sur mes chevilles. Je le repousse des pieds sur le sol. Je ne veux plus le voir, ni même à côté de moi. Je retire difficilement mon tee-shirt et le laisse tomber sur le plancher. Je veux être seul. Oui, seul avec mon corps. Nu.

M’aime-je suffisamment  pour réussir à embrasser cet être qui se meut en face de moi, dans les glaces? Ce corps reflété a-t-il une âme? Qui de nous deux voit l’autre? Où suis-je exactement? Entre les deux? En l’un? En l’autre? Qui est qui? Les deux sont-ils la même personne? Qui représente l’autre? Lequel des deux est-il la bonne personne? Je ris de lui, il rit de moi. Je suis enfin libre de rire de moi. Plus rien ne fait obstacle entre moi et moi.

à suivre… mn (XV)

mn (XIII)

Les effets « dits » seconds de l’alcool me bercent et m’apaisent. J’avale une fois de plus une grande rasade de mon verre et je m’exerce à penser, malgré cette plaisante nausée. Pour accroître cet état, je m’empresse d’allumer une cigarette. Je transpire abondamment. Mon odeur, cette odeur, savant mélange de transpiration, de fumée et d’exhalaisons de mon haleine lourde, m’est désagréable. Mais, tout compte fait, me rassure. Je suis bien là. Tout me le rappelle. Parvenir à ne pas s’inquiéter, à ne pas dramatiser le déroulement des événements qui s’enchaînent. Poser lentement son regard sur  l’horizon, caresser les visages dessinés par les nuages avec ses dix doigts, les bras levés vers le ciel. S’imprégner de la profonde immensité de l’espace, se fondre en lui. Se laisser absorber. Avoir confiance. Réintégrer sa dimension première, naturelle. Arrêt sur image, arrêt sur l’image de soi. Constater. Approuver. Désacraliser. Ne rien analyser. Laisser aller. Voilà ce que je dois réussir à apprendre, à comprendre. Simplement. Ne pas chercher à donner plus de sens aux événements et aux pensées que le premier et unique sens qui existe: la conscience. La conscience c’est, l’explosion instantanée et infinie de la somme de tous les sens du moment présent. La conscience d’être. La magie quotidienne de la conscience dont on n’est paradoxalement jamais assez conscient. Ne pas se prendre au sérieux, seulement constater. Sans conscience, pas de vie. Sans vie, pas de conscience. Mourir est donc bien apprendre à perdre conscience. La vie est bien l’apprentissage de la mort, l’apprentissage de la perte de conscience. Tout le reste n’est que métaphore ou-et oxymore, une composition mal rédigée et parfois même, bâclée.  Alors je me lève, titubant légèrement. Je redresse la chaise, échue sur le sol. Je regarde mon horloge à une aiguille. Elle fonctionne, tout va bien. J’aspire longuement et lentement une nouvelle bouffée de ma cigarette. J’essaie de la faire pénétrer au plus profond de mes poumons. Je la préserve longtemps au fond de moi avant de l’expirer. Plaisir brûlant et suffocant. Les soubresauts par saccade de mes poumons m’obligent à tousser plusieurs fois et à me racler le fond de la gorge. Mon corps est ankylosé. Par l’alcool? Par l’absence de mouvement? Je ne sais pas, un mélange des deux sans doute. J’ai presque envie de rire. Je souris de sentir ces courbatures de fainéantise. D’inactivité obsessionnelle. Rien faire est-il aussi douloureux et épuisant que le dur labeur journalier? Je peux peut-être rester encore plus longtemps à ne rien faire, afin de m’exercer à supporter cette douleur de la passivité. L’exercice est si tentant, j’esquisse un sourire encore une fois. Sourire aussi peut être une impression physique désagréable lorsque vous n’en avez pas l’habitude. La tension des muscles zygomatiques endormis s’avère parfois terriblement douloureuse. Je me souviens, enfant, de ces éclats de rire. Je ris parce que je découvre de nouvelles émotions, de nouvelles sensations, de simples choses que je ne connais pas encore. Je ris parce que je viens frapper de toutes mes forces dans un ballon qui file loin devant tout en rebondissant sur le sol. Je ris parce que chaque surprise me fait éclater de rire. Je souris aussi parce que le sourire de l’autre me faire sourire. Je ne sais pas cependant si j’ai obligatoirement besoin de l’autre pour rire ou sourire. Le doute m’envahit à nouveau. La question n’est pas d’une importance majeure. Mais tout de même. Je ne ris pas assez de moi. Néanmoins tout en moi est susceptible de provoquer un éclat de rire. Je file alors dans la petite salle de bain pour me poster, droit comme un piquet, face à la glace suspendue au-dessus du lavabo. Je veux me dévisager. Je veux aussi m’observer, nu, de la tête au pied. Je vais enfin pouvoir m’entraîner à rire de moi librement.

à suivre… mn (XIV)

mn (XII)

Je cherche en vain à réveiller mes sens. Il ne m’en reste que des reliques, bien trop fades. La solitude éteint les feux. Les sensations ne s’imaginent pas, elles se vivent. Elles se vivent à la démesure jusqu’à l’anéantissement total des forces. Trop de souvenirs délavent les couleurs, atténuent les saveurs et annihilent les arômes, insensibilisent la délicate palpation des matières. Rien n’est plus délectable que la passion. L’innocence face à la nouveauté, à l’inconnu. Puis, la découverte disparaît, pour laisser place au vécu qui se trouble inexorablement au contact des réminiscences. Les souvenirs m’assomment. Ils submergent l’émotion. La pureté s’estompe, entachée de commémorations du passé déjà vécu. Seule la brûlure ardente de l’alcool fort qui s’écoule et se plaque le long de ma gorge parvient à ressusciter mes sens et mes émotions. Souvenir? Réalité? Anticipation du rêve? L’alcool possède ce secret et éphémère privilège. Il se déploie, avec volupté, au fur et à mesure des ingurgitations. Soudain, les illusions englouties au plus profond de l’être renaissent à la vie. Le tréfonds. Ces illusions oscillent et se teignent d’une palette absolue aux tonalités soyeuses. Parfois surgissent des éclats, prodigieusement forts, aigus comme des complaintes ahanées  par  l’animal en détresse. Dévorer le moment, qui n’est qu’un instant, sans se laisser troubler par le souvenir et l’imagination. Passionnément, oui, avec cette folle passion, indomptable, incommensurable. Reste l’ivresse pour adoucir l’abandon. On passe sa vie à être abandonné. À perdre la confiance de l’autre pour subsister avec l’unique souvenir des moments vécus. Je ne peux m’y résigner. Et, pulvérisé, je m’abandonne encore, à l’absorption irréfléchie et désordonnée de délices alcoolisés en tout genre, toujours plus forts. Toujours plus concentrés pour que l’aigreur intense m’aide à hurler ma rage. Revivre la passion par les hurlements et les vacillements. Triste simulation qui se brise par cet effondrement vertigineux, irrépressible et cuisant. Toujours plus insoutenable si les larmes, cette maudite sueur du coeur, ne s’écoulent pas. Et elles ne s’échappent pas. Jamais.  C’est interdit. Il faut apprendre à mourir et apprendre à mourir c’est malheureusement vivre. N’être qu’un petit déchet qui s’étiole. On n’aime pas les déchets. Cela répugne. Je ne connais pas de traité sur l’esthétisme du déchet ni sur le raffinement de l’ordure. Ma construction et ma chute sont paradoxalement inexorables. La voie se trace, il suffit de la suivre, sans mot dire, sans maudire.  Je m’exerce à comprendre que je n’existe plus. Utopie et croyance d’avoir été.

à suivre… mn (XIII)

mn (XI)

Je sens le choc de mon corps sur le sol. Il est brutal. Je ne vois plus les hublots. Je n’entends plus les spectateurs, je n’entends plus leurs éclats de rire. Je ne vois plus leurs gigantesques et horribles bouches déformées par leurs rires affreux. Maintenant, je ne perçois plus qu’un léger bourdonnement, sans distinguer pour autant le bourdon qui semble vouloir rester là, tapi quelque part autour de moi, dans moi peut-être. J’entrevois aussi la chaise, à la renverse. Une chaise similaire aux chaises d’école. Assise de bois contre-plaqué, pieds métalliques de couleur verte. Et le dessous de la table, noir. Une étiquette est collée, là. Je devine une lettre majuscule et 7 chiffres. Un code sans doute. Suis-je aussi affublé d’un code? Très probablement, il n’y a aucune raison que je n’en ai pas un. Pourquoi pas moi? Ce n’est pas facile d’exister pour les autres si l’on n’a pas un code. Je me moque bien de ne pas exister pour les autres. Que se passe-t-il si on ne peut pas se reconnaître entre nous, s’identifier? Il n’y a aucune logique à cela. On peut se tromper de personne et, c’est inconcevable d’avoir la possibilité de se tromper de personne. Sauf si l’on est tous pareils, alors là, ce n’est plus grave du tout. S’identifier, se donner une identité. En quoi faisant? Et surtout, pourquoi faire? Il semble me souvenir que les autres ne sont pas identiques à moi. En quoi sont-ils vraiment si différents? Peu importe. Ils ne possèdent pas ma violence. Cette violence que j’éprouve à mon égard. Je vois bien qu’un halo de gêne m’entoure. Plus personne ne s’approche. Et, si l’on s’approche on finit toujours par s’écarter de moi. On finit toujours par me fuir. On finit toujours par me lâcher. Par m’abandonner. Moi aussi, je fuis mais jamais bien loin. Je tente surtout de me fuir, sans pour autant  y parvenir. Il est impossible de s’abandonner seul quand on est encore en vie. Aussi faible soit le souffle de vie qui pénètre son corps. On ne peut  pas fuir ce que l’on est. Cela doit expliquer mes évanouissements fréquents, mes tentatives de fuite qui se soldent par l’échec du retour à la vie. Quelque chose en moi essaie de s’échapper, à tout prix. Mais il n’y parvient pas, parce que c’est moi. Et l’on n’est pas deux quand on est soi. Je sais que je le déteste vraiment celui-ci. Qu’il ne s’aventure plus par ici! Et, ce satané code, où se trouve-il? Je n’ai ni l’utilité ni le besoin de le chercher. Il m’est aussi inutile que je me suis inutile. Je pense seulement à l’enlever pour qu’on le retrouve jamais, pour qu’il ne tombe dans aucune main bienveillante. Est-il pair, impair? Aucun des deux? Je suis absolument certain qu’il n’est ni pair, ni impair. Car tout peut exister, sinon, rien n’existe. Je ne suis bien ni blanc ni noir, mais noir et blanc, avec d’autres couleurs aussi même si ces dernières, les plus belles, s’estompent petit à petit. Qu’elles cessent de disparaître ces couleurs! Je ne peux me résigner à devenir chaque jour un peu plus gris, sans odeur ni saveur.

Rien ne peut donc stopper ce mouvement infini.

à suivre… mn (XII)

mn (X)

Tu sais, aujourd’hui, je ne suis pas sûr d’être, ni d’être en vie.

Je n’arrive pas à m’accrocher à quoi que ce soit, un petit quelque chose qui me retienne. Malgré ma chute, je ne peux m’empêcher d’observer autour de moi, comme à l’habitude. Un vieux réflexe qui ne me quitte plus. Mes yeux se posent délicatement sur les objets éparpillés, ça et là, par moi sans doute, dans un autre temps dont je me souviens pas. Ils s’impriment, un à un, devant mes pupilles, presque en suspension. Je cherche à pénétrer leur âme, leur raison d’être mais ils ne me disent rien, ils ne parlent pas, ils ne me parlent plus. Leurs couleurs autrefois chatoyantes s’estompent pour ne devenir qu’une surface terne, lisse. J’essaie de tendre l’oreille, cela ne ressemble pas au silence. L’amalgame de sons que je discerne m’est aussi étranger que les espaces occupés. Je ne les reconnais pas. Non, je ne les connais pas. Ils résonnent, avec perte et fracas. C’est insoutenable. Même l’émanation écoeurante de tabac froid se teint d’un remugle persistant, anonyme, qui se propage à l’entour. Une cacophonie des sens, stridente, dépourvue de mélodie. Comme une perte de connaissance. Que se passe-t-il quand il ne se passe plus rien? J’ai profondément mal, mais je ne sens rien. Je sais que la douleur s’amplifie mais je ne sens toujours rien. Suis-je anéanti par le seul poids de mes pensées? Je ne suis plus sûr d’être en vie. C’est un sentiment étrange, non définissable. Je ne peux le classer, le codifier comme je sais si bien le faire. Ni agréable, ni désagréable. Peut-être les deux la fois. L’expérience est un échec. Néanmoins je suis là. Seuls mes yeux semblent avoir encore la force de deviner les formes. Je sais que le tourbillon va cesser, il faut qu’il s’estompe. L’effondrement ne peut que m’anéantir. Je ne peux concevoir de chute éternelle, infinie. Le vertige de la profondeur m’effraie, je ne peux le supporter. Je vois défiler une succession de hublots au travers desquels j’aperçois des visages transparents, aux sourires éclatants. De quoi rient-ils? De qui se moquent-ils? J’entends leurs cris de joie. La pression m’étouffe jusqu’à la nausée. Mais je m’engouffre dans ce tunnel vertical interminable. Je ne perçois plus les hublots, seulement la paroi, noire, parsemée de traces d’oxydation de couleur ocre qui s’étendent. Cela ne s’arrête pas, au contraire.  Non, cela s’accélère. La vitesse se décuple. J’ai l’impression que mes membres s’arrachent, l’un après l’autre, pour aller s’écraser violemment sur ce mur mat qui n’en finit pas. Le froid et la peur me tétanisent. Mes dents claquent de plus en plus fort. Je tremble de tout mon long, au même rythme que les images et les souvenirs s’entrechoquent, disparaissent puis resurgissent d’un coup sec et éclatant. À cette vitesse, rien ne peut plus stopper la chute.

à suivre… mn (XI)

funambules

mn (IX)

Être éveillé sans penser, seulement une fois, juste une fois.

Ne pas penser, juste une fois. Oui, juste une seule fois. S’arrêter, respirer, regarder, écouter, sentir et toucher mais ne rien retenir. Ne rien mémoriser. Être comme le vent qui souffle et s’apaise, la mer qui se déchaîne puis se lisse. Se fondre dans l’espace et s’y perdre. Ne faire qu’un dans le grand ensemble de tout. Ne pas penser pour ne pas faire de mal, pour ne pas se faire de mal. Ne pas penser pour ne pas tenter de comprendre ce que l’on ne peut jamais comprendre. La raison ne peut se limiter à une dualité noir blanc, oui non. Et le peut-être,  n’est pas plus raisonnable puisqu’il se situe entre le oui et le non, ou le gris entre le noir et le blanc. Les mêmes référents pour une simple variation. Il n’y a pas d’explication logique. Certes, la logique semble rassurante, très rassurante. Mais qu’advient-il s’il y a une exception à la règle? La logique se détruit, disparaît. Elle perd sa raison d’être à la moindre entourloupe. Oui, la petite tromperie à la logique, celle qui ne se dit pas, ne se voit pas toujours, ne se devine qu’à peine. Celle qui flotte toujours, partout pour nous prouver notre inaptitude à former des explications logiques. Alors, tout s’effondre, d’un seul tenant. La logique est pensée, la réalité est bien autre. Tout corrobore, rien ne se tient. La pensée essaie de faire tenir les choses entre elles, elle s’obstine à donner un sens, une explication jusqu’à justifier des concepts qui n’ont aucune consistance. Alors, que faire? Comment parvenir à cet état de grâce? Chasser le trouble, l’émotion. Seulement vivre et ne rien interpréter. Je ne suis ni les autres choses, ni les êtres qui m’entourent. Je ne peux penser pour eux, je ne peux vivre comme eux. Je ne peux être qu’avec eux, au même moment, tout le temps dans le cycle, le flux et le reflux. Se laisser aller, ne rien attendre, seulement rester. Observer, sans mot dire, sans planifier, sans s’exposer, sans intervenir, sans juger. Ne pas bouger mais s’intégrer, se fondre. N’être qu’un négligeable élément d’un paysage illimité, déjà dessiné et que l’on dessine irrémédiablement. Se sentir infinitésimal et infini à la fois. Ne pas y croire, seulement sans rendre compte. Pourquoi ne pas s’en imprégner? Pourquoi changer une mécanique qui s’étend et se confond? Intervenir ne mène à rien. Se faire croire que si, mais ne pas y croire n’est-il pas tout autant ridicule? Je cherche à calmer mon corps et mon esprit. Ils sont là, qu’ils y restent. Je souhaite seulement les mettre en veille, presque les éteindre, sans toutefois les arrêter. Je ne décide pas. Cela se fera seul. Dans un rythme, ce rythme profond, inexorable, que je ne perçois qu’avec grand peine. La vie que je vois et que je sens autour de moi, est parfois un contre-rythme. Plus illusoire qu’une illusion. Mais crédible, si l’on ne s’y arrête pas. Nous nous habituons à croire. Nous croyons que nous avançons. Nous croyons que nous faisons avancer. Enfin, pourquoi croire? Il suffit seulement d’être.

à suivre… mn (X)

mn (VIII)

Non, aucune importance.

Le jour se dilate et rétrécit, petit à petit , et je m’y insère doucement, sans presque aucun mouvement. Ma respiration est encore rauque et légèrement haletante. Les cigarettes renaissent dans mon souffle. Respirer lentement, sans bouger en sentant mes muscles douloureux me rassure. Prêter l’oreille à ce souffle, le mien, et au sifflement aigu qui s’échappe de mes narines fatiguées de laisser fuir cet air vicié par ce corps qui s’éteint un peu plus à chaque instant. Le râle de mes poumons affaiblis par le tabac qui s’y accumule depuis si longtemps. Cela m’est insupportable mais ce léger essoufflement, presque imperceptible, est comme une berceuse qui me réconcilie avec la solitude de mon environnement. Cette impression que les imperfections, les sons et les odeurs de mon corps accompagnent l’être qui pense en moi, pour qu’il ne soit pas seul. Ces traces de vie qui éclaboussent le calme et la progression de la journée. Journée qui n’en est pas une puisqu’elle ne finit jamais. Elle avance simplement, inexorablement en changeant de luminosité et de température. Je suis là dans ce bouillon sans fin. Je ne cherche pas à le comprendre, je cherche seulement à percevoir quel ingrédient suis-je dans ce bouillonnement où j’apparais, maintenant et jusqu’à quand. Le froid, le chaud, le jour, la nuit, l’humide, le sec se succèdent et se mélangent. Je m’y adapte, comme je peux. Certaines associations me plaisent plus que d’autres. Le froid, le jour et le sec par exemple semblent stabiliser le travail de mon corps et affiner le travail de mes pensées qui flottent autour de moi. Mes pensées ne me font pas mal. Je crois qu’elles ne touchent pas directement la surface de mon corps. Ni pincement ni caresse. Seules mes mains, ou les mains d’un autre ou d’une autre, parviennent à le faire. La douleur de mes poumons ne semblent pas venir directement de ma pensée. C’est extérieur à ma pensée et intérieur à mon propre organisme. Il vit indépendamment de moi, je ne lui demande rien, il ne me demande rien. Il sait ce qu’il à faire mais n’est pas toujours d’accord avec ce dont je rêve. Il est sensible aux aspérités de son environnement, posé là comme les autres choses qui l’entourent, ni plus ni moins. Il y en d’autres sans doute autour, je ne les vois guère de là où je suis. Mais ma pensée sait qu’ils sont là, et aussi là-bas, où je ne vais pas, où je ne suis pas. Fonctionnent-ils de la même manière? Je suis curieux de le savoir, et puis je me dis que cela importe peu de le savoir. Cela ne les empêche ni de vivre ni de non-vivre. Ils se fichent bien de savoir ce que je ressens puisqu’ils sont autonomes et différents à la fois. L’intérêt de le savoir se réduit alors et disparaît immédiatement, comme une idée qui traverse l’esprit et n’y revient jamais exactement de la même façon. Je préfère écouter mon souffle fébrile pour stopper net la réflexion qui me fait perdre pied. Je préfère me concentrer sur ce picotement ou la sensation de ce flux qui parcourt ce corps décharné. Je dois arrêter un moment de penser, rester calme, sans interrogation aucune, être seulement l’objet ou la matière qui me compose. Je ne sais comment le définir. Réussir à être ce que je suis lorsque je suis en plein sommeil, mais de façon éveillée.

Être éveillé sans penser, seulement une fois, juste une fois.

à suivre… mn (IX)

clair | obscur

S’il était si clair

que tout est obscur,

alors,

je regarderais s’épancher les nuages,

le soleil dans le dos

pour me réchauffer.


S’il était si clair,

que tout est obscur,

alors,

je plongerais dans les épaisses ténèbres,

en rai de lumière,

pour les dissuader,

de nous étouffer.


Et s’il était si clair,

que tout est obsur,

alors,

il serait clair,

que tout est toujours

plus clair.

vision, visage, vie

Penser différemment en pensant les contraires

vie | mort – tout | rien – plein | vide – unique | multiple – dieu | diable – réalité | rêve – certitude | doute

présence | absence

hier | aujourd’hui | demain

Penser différemment en ne pensant pas

espace | temps | espace temps

je | tu | il-elle | on | nous | vous | ils-elles

penser différemment

«Penser, analyser, inventer ne sont pas des actes normaux, ils constituent la respiration normale de l’intelligence.»

Jorge Luis Borges – Fictions
Cette citation dévoile les prémices d’un nouveau chemin. Penser différemment pourrait consister à inventer chaque instant à chaque instant. Un acte normal serait de ne rien faire. Agir et penser ou penser et agir afin d’éviter de sombrer.

Ne pas agir normalement. Ne pas agir normalement…

Penser différemment, faire respirer son intelligence.

perception

« La nature est un poème immense où tout varie par degrés insensibles et dans l’unité, où tout se tient et se déploie dans la continuité. »

Leibniz | La monadologie

*monade: principe simple dont l’essence consiste dans la perception.

oxymore

« Maintenant, je savais: les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent – et derrières elles… il n’y a rien. »

Jean-Paul Sartre | La Nausée

extraits

Deux textes, l’un d’Alexandre Romanés, l’autre d’Albert Camus, que je partage avec vous…