#VasesCommunicants avec aedificavit | janvier 2011

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants

Besoin de couleurs. Juste cela, comme une note tenue, une légère tension, de biais dans le réel, qui s’accroît au fur et à mesure que le jour se délave. Rien que cette impression, très vive, à elle seule serait capable de tenir tête à l’engourdissement que procurent le froid de l’hiver, les ténèbres contrariés du métro, soudain à l’arrêt dans la pénombre, et pour combien de temps ?. Juste cela, cette seule note suffit, qui s’impose, se déploie, prend de l’ampleur (en viendrait presque à serrer la gorge, au retour, quand la journée terminée reverse sur des berges sombres). Ce pourrrait n’être presque rien, qu’une respiration un peu plus vaste, presque un soupir, elle finirait bien par s’imposer, par soulever un peu la poitrine. Mais non, on dirait bien que ce n’est pas suffisant et qu’on ne sera pas quitte si facilement. Dans le regard, sous les paupières, comme une tâche de soleil, sous la vie qui palpite dans les paupières, puis comme une tâche d’encre, une tâche d’encre colorée, une autre ensuite, et encore une autre. Explosion rêvée de couleurs et d’irisation. Alors le réel, comme un buvard qui peu à peu se remplirait en miroir de tout ce qui a couru sous la plume, absorbe cette tension, et ne peut plus faire taire cette aspiration, et prend relief et vie palpitante. Se colore.

Élan soudain, même immobile, en direction de myriades de couleurs, éclaboussantes, étourdissantes, qui rejailliraient dans la lumière du soleil. Cela vient de très loin et prend de la vigueur. Fermer les yeux un moment y suffira mais n’y suffira pas longtemps. Fermer les yeux, retrouver, au fond de sa conscience, dans des profondeurs qu’on laisse insondées habituellement, pour quelques instants, les volets rouges de la maison, qui claquent dans le vent, que le vent claque contre la façade de pierre, et les minuscules attaches obstinées qui ne sont pas un rêve, qui ont couru toute l’enfance, et qui retienne les volets contre les caprices du vent.

Cela même n’y suffira pas. Les souvenirs colorés se convoquent un à un, certains incompréhensibles, des galaxie d’étoiles violettes qui viennent de si loin dans le passé qu’il n’y a rien d’autre que cela, détaché de tout contexte, ûre apparition sans fond sur lequel elles viendraient scintiller, rien d’autre, je ne sais pourquoi, que des amas d’étoiles violettes. D’autres qui sont là, dans la conscience, sans avoir pour source la perception, c’est bien là un mystère, nées de strates plus ondoyantes encore, et plus fuyantes. Lumière éclaboussant une ville aux murs blancs que je n’ai jamais vue, et la mer tout à l’entour (je ne la connais pas, n’y suis jamais allée, même si souvent j’ai vu des bâteaux y partir, des gens en revenir, pliés sous leurs bagages, et pourtant elle est là, en moi, comme une aspiration insatisfaite, comme une tension vers un ailleurs désormais impossible mais qui, partie de moi, mêle à mon moi réel des escarbilles révolues, des souvenirs qui cependant, en dépit même de leur étrangeté, sont les miens).

Alors il est clair qu’il faut partir. Retrouver la pureté du regard, de toutes les impressions, échapper aux strates, à la poussière, repousser les tout ce qui enserre, enclot, angoisse, de tout cela il devient impérieux de se défaire, c’est un réflexe de survie, quelque chose comme le coup de pied du noyé qui au fond, dans les profondeurs virides de la vase, et sans savoir si cela va lui suffire, trouve l’énergie encore de donner un coup de talon pour remonter à la surface, il ne voit plus la transparence de l’eau dans le soleil, il n’a aucune certitude de pouvoir la retrouver, il ne sait donc pas vraiment pourquoi il le fait, mais il donne un formidable coup de talon qui le propulse vers la surface, où il imagine encore que l’encre du crépuscule ne s’est pas répandue.

Il ne reste plus qu’à passer par dessus des nuées, dans le bleu du ciel, pour retrouver vie. Par la grâce de ces impressions.

Texte partagé dans le cadre des vases communicants par Isabelle Pariente-Butterlin que vous pourrez découvrir sur son blog Aedificavit . Merci Isabelle de m’accueillir chez vous ce mois-ci.

 

Liste des autres participants à ces premiers vases communicants de 2011:

Juliette Mezenc  http://juliette.mezenc.over-blog.com/ext/http://motmaquis.net/ et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent
Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/
François Bon http://www.tierslivre.net/ et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/
Martine Sonnet http://www.martinesonnet.fr/blogwp/ et Anne-Marie Emery http://pourlemeilleuretpourlelire.hautetfort.com/
Anne Savelli http://www.fenetresopenspace.blogspot.com/ et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
Murièle Laborde-Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/
Jérémie Szpirglas http://inacheve.net/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/
Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com/ et Jean http://souriredureste.blogspot.com/
Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Monsieuye Am Lepiq http://barbotages.blogspot.com/
Marie-Hélène Voyer http://metachroniques.blogspot.com/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/ et Francesco Pittauhttp://maplumesurlacommode.blogspot.com/
Jean-Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/ et Gilles Bertin http://www.lignesdevie.com/
Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Benoit Vincent http://www.erohee.net/ail
Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Joachim Sénéhttp://www.joachimsene.fr/
Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/ et Jean-Marc Undriener http://entrenoir.blospot.com/
Samuel Dixneuf http://samueldixneuf.wordpress.com/ et Philippe Rahmy-Wolff http://kafkatransports.net/
Lambert Savigneux http://aloredelam.com/ et Lambert Savigneux (ben oui) http://regardorion.wordpress.com/
Catherine Désormière http://desormiere.blog.lemonde.fr/ et Dominique Hasselmann http://dh68.wordpress.com/
Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/
et
sur twitter et en 9 twits chacune, Claude Favre @angkhistrophon et Maryse Hache @marysehache  (elles ont choisi de publier  les deux textes chez celle qui a un blog : Maryse Hachehttp://www.semenoir.typepad.fr/)

l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme | camus

Partager avec vous l’une de mes voix préférées, celle d’Albert Camus [lectures (L’Homme révolté)]
Existe-t-il encore des hommes & des femmes révoltés? N’y a t-il plus aucun combat qui mérite la peine d’être écrit et lu à voix haute? Doit-on tout accepter sans mot dire? Le courage de s’élever contre est-il devenu si ridicule? Manque-t-il seulement des voix, fortes, puissantes et intelligentes? Le dernier homme n’est-il déjà plus de ce monde?

« Pour être une fois au monde, il faut à jamais ne plus être. »

Source: ici

2011 | ceux qui survivent, existent-ils?

« Ceux qui survivent, existent-il? »

Je souhaite commencer l’année 2011 avec cette première réflexion issue de la lecture de Invitations philosophiques à  la pensée du rien, Manifeste, éd. Léo Scheer, 2004 , Jean Paul Galibert.

Mes meilleurs voeux à tous, ceux qui existent, ceux qui survivent, à tous.

Invitations philosophiques à  la pensée du rien, Manifeste, éd. Léo Scheer, 2004 | Jean Paul Galibert

mn (XXII)

Oui.
Je devine enfin. Je ne peux comprendre que les évidences. Oui. Il est absurde de penser exister. Exister, l’utopie d’être visible pour les autres. Par comparaison. Futile. Déraisonnable. Inadmissible! Comme une pierre sur le chemin. Comme un nuage qui s’effrite. Vouloir que les autres vous voient. Vous reconnaissent. Pourquoi essayer vainement de se rassurer sur sa propre existence? Comprends-moi, cela n’a aucune importance. Simple. Tranchant. Être là, au milieu de tout. Peut-être à jamais. Peut-être seulement cette nuit. Ce tout ne ressemble à rien. Ce tout ne signifie rien. Je ne cherche plus à lui donner un sens. Il n’en a plus pour moi. Je le dessine par apprentissage. Succession de mots qui donnent « vie » à un état. Je tente de le visualiser avec mes couleurs. Mes couleurs sont-elles tes couleurs? À quoi bon? La conscience est-elle une? Est-elle multiple? Je suis là, étranger à moi-même. Étranger à vous. Étranger à toi. Néanmoins, je sais que là tu es moi. Vous êtes moi et vous à la fois. Le tout. C’est évident. Là tu souffres, tu ris, tu respires à mon rythme. Tu existes comme moi. Tu es moi, je suis toi. Nous sommes le sujet. Le même sujet. À l’instant. Maintenant. Et puis, ce n’est plus cela. Plus rien. Envolé disparu. Je n’arrive plus à discerner si je suis devant la montagne ou assis sur ma chaise, devant mon horloge. Mes repères disparaissent et s’estompent. Sans véritable angoisse. L’angoisse qui me rassure. L’angoisse qui me permet de m’apitoyer sur moi. L’angoisse qui me rend visible. Celle qui inquiète quand elle est visible. Portrait de l’âme. Je ne sens pas vraiment mes membres. Un tourbillon d’images, de mots, de sensation. Je veux que cela cesse, un instant seulement. Une pause. Mais je ne contrôle rien. Comme d’habitude. Aucun pouvoir sur rien. Je désire flotter au-dessus de moi. Ne pas m’habiter. Pas fuir, mais sentir. Percevoir sans exister. Je sens la pression, l’étreinte de tous ceux qui n’ont plus leur corps. Je ne suis pas seul.
Un grand éclat de rire. Un rire franc, profond me surprend. Mes yeux s’acclimatent à la lumière du néon. La pièce est la même. Identique. Exactement pareille. Mon regard s’attarde autour de moi, avec attention. Sans crainte. Seulement surpris. Personne. Je me lève. Je m’approche de la fenêtre ouverte. Il fait froid. Le ciel revêt son costume de nuit. De petits points blancs scintillent. Sans doute des étoiles. Une boule, plus grosse, posée là-haut, brille. La lune. Personne dehors, aucun bruit vivant. Seulement des sons. J’éclate de rire. Cette fois je sais que je suis celui qui éclate de rire. Et l’autre? L’autre rire? Sans doute le mien, le même. Je ne me force pas. Je suis seulement moi. Seul. Rire de moi. Et conscient d’être là même si je n’existe pas.

à suivre… mn (XXIII)

mn (XXI)

Le vent emporte mes rêves. Je ne parviens pas à les retenir. Ils filent et défilent puis le souffle les éloigne de moi. Seules quelques bribes de ces rêves subsistent en moi. J’essaie de les recomposer en les mélangeant, les uns aux autres. Je n’ai pas (plus) d’espoir précis. Je n’espère absolument rien de cette vie que je construis et subis. Mon constat est le même, que je sois triste ou joyeux. Je suis bien le seul et unique artisan de mes peines et de mes joies. Seul à les penser. Seul à leur donner vie. Seul à les croire. Seul à les créer. Seul à les vivre et à les percevoir. Puis, des attitudes qui se ploient et se déploient de ces pensées rêvées, naissent des images de moi que les autres perçoivent. Je ne peux plus rien y changer. Tu ne peux rien y changer. Cela ne dépend pas de nous.
Oui. Je le sens. Je ne le pense pas, je le sens. Le sentiment est réel, la pensée ne l’est pas. La tristesse pénètre les moindres recoins de ce corps et de cette âme. Je la sens couler dans mes veines. Je sens ce corps la distiller. Il se tend et se détend pour fabriquer cette essence de l’âme. Au calme. Les pensées noires m’assaillent et me torturent. Un sourire se forme péniblement sur mon visage. La fin est proche. On ne meurt jamais de la même façon. Je me souviens de ceux qui se préparent à mourir et qui retardent le moment du passage, à bout de force. De ceux qui, maintenant et ici, me suivent depuis l’autre berge, libres et légers comme cette feuille d’automne virevoltant dans le ciel lourd et gris. Mes pensées envers les premiers ou ces derniers sont les mêmes. Leur existence ou leur souvenir me sont identiques. Dans mes pensées et dans mes rêves. Le passage. Le saut. La chute. Le rebond. Voir la vie partir est rassurant. La leçon est claire. Rien n’a d’importance. Tout est illusion, une grande illusion collective entretenue par nos âmes inquiètes. Rien n’a d’importance, absolument aucune importance. C’est absurde. Il faut le comprendre. Là et à présent. Maintenant et tout de suite. L’absurdité est la plus belle preuve d’existence. Si l’absurde existe, la vie existe. Je souris encore. La fin est proche. C’est évident et absurde à la fois. Cela ne sert à rien, comme moi. Le souvenir de son visage émacié. La peau transparente, plus fine que mon papier à cigarette. Le souffle insaisissable, inaudible. Seuls quelques mouvements vifs des yeux, sous les paupières refermées. Je veux te garder dans mes bras. Je n’aime pas les départs. Voir le train quitter le quai. Lancer la main, courir derrière puis ralentir son pas parce que l’on ne rattrapera plus ce dernier wagon. Retrouver les souvenirs. Oui. Rêver. Rêver n’est pas plus absurde que de vivre. Rien n’a d’importance. Tu le sais, tu pars et tu le sais. Tu connais maintenant le secret. Rien n’a d’importance. Je n’ai aucune importance. Merci de me le rappeler. Le passage du sommeil à l’éveil, de l’éveil au sommeil. De la vie à la mort, de la mort à la vie. Il est absurde de penser exister.

[à ma grand-mère qui s’évapore…]

à suivre… mn (XXII)

mn | de I à XX

SDF | révolté

© louise imagine – Jérôme

Sans Dieu Fictif, Suicide Devant la Foule, Sans Destin Futur, Sans Destinée Fixe, Sans Foi ni Dieu,  Séquelle De Folie, Sourire De Fou, Sommeil Du Froid,…

© louise imagine – Jérôme

… recroquevillé sur le trottoir, en plein jour. Ici, maintenant sur cette terre qui est aussi la tienne, dans ce monde que tu malmènes, je ne peux empêcher ces 3 maudites lettres S, D, F, mon nouveau nom de scène, de se composer et se décomposer.

Oui, ici, à l’instant présent je peux encore penser, croiser tes regards qui n’osent s’accrocher à ma crasse. J’ai tout le temps d’étudier ma mort venir: le froid, un mauvais coup, la faim, mon cher et tendre abandon. Tu me tues de ton indifférence. Ne joue pas au révolté, tu peux rire plutôt. Je serais plus heureux de te voir rire. Tu m’as croisé, tu as senti ma présence. Je t’ai fait peur. Avoue-le. Tu te révoltes devant ton poste de télévision, devant tes enfants, devant ta femme. Mais demain, tu repasseras devant moi, rapidement,  la buée à la bouche, sans rien dire, me gommant de ton espace visuel, instinctivement, serrant plus fort la main de tes enfants, les entraînant au pas de course devant moi parce que tu as tant de choses si importantes à faire. Oh oui! Si importantes. Ils sont beaux tes enfants, ils sentent bons. Prie pour eux, pour qu’ils ne deviennent pas le non-devenu que je suis devenu. Je ne suis ni un rêve, ni une illusion. J’ai le même nom de code et le même visage que mon voisin de trottoir. Notre désespoir nous réchauffe un peu. Toi aussi tu es désespéré mais tu es un ADF. Un Avec Domicile Fixe. Ceux que l’on aime, parce qu’ils savent mourir en grande pompe, à l’abri du froid, parfois même dans la chaleur familiale.

Mes doigts sont gelés, ma pelure trouée, ma patte blessée, je saigne… le souffle vicié par le mélange des gaz d’échappements que l’on me crache à la gueule. Non tu ne me tueras pas ni ne me ramasseras. Je suis seul, certes, mais rempli de ton visage, parce que moi je te vois. Tu ne veux pas de moi, mais mon combat maintenant est entre moi et Lui. Abandonné. De vivre, je me tue. Et si je meurs de froid, je serai encore là, l’an prochain, pour toi. Mon nom est SDF. Pour te rappeler que tu n’as encore rien fait et que tu ne feras toujours rien. Jusqu’à ton dernier jour, ou égal à moi-même devant Lui, tu me retrouveras en pleurs, vide de ta vie sans scrupules.

En silence. Surtout, oublie-moi.

Les flocons me recouvrent.

C’est beau.

C’est froid.

Bien à toi.

© louise imagine – Alex

Merci Louise de m’avoir prêté tes photos. Ici, c’est chez louiseimagine.

J’aimerais aussi partager ce texte u sur n’importe quel blog. Servez-vous, il ne m’appartient pas. Je ne suis pas mieux que vous, seulement révolté.

pessoa | autres vers

« Vis sans heures. Tout ce qui se mesure lèse,

Or tout ce que tu penses mesure.

Dans une certaine cohésion fluide, tel le fleuve

Dont les vagues sont lui-même,

Ainsi sois tes propres jours, et si tu te vois

Comme un autre passer, tais-toi. »

puis, celui-ci:

« Nos certitudes? Ce jour est le jour,

Cette heure l’heure, ce moment le moment, cela

Ce que nous sommes, voilà tout.

S’écoule perenne cette heure interminable

Qui confesse notre néant. »

et enfin, celui-là:

« Certains, les yeux tournés vers le passé,

Voient ce qu’ils ne voient pas: d’autres,

Ces mêmes yeux fixés vers le futur, voient

Ce qui ne peut se voir.

Pourquoi aller mettre si loin ce qui est proche –

Le jour réel que nous voyons? Du même souffle

Dont nous vivons, nous mourrons. Cueille

Le jour, parce que tu es le jour. »

Poèmes extraits de Poèmes Païens

mn (XX)

Ici et maintenant. Je me fonds entre la terre humide et le ciel azuré. J’ai froid. Je scrute posément, avec clémence, la montagne. Elle sait. Elle m’observe et s’alimente de ma présence. Sa vie à observer, à dévorer les âmes. À comprendre. Impassible. J’inspire. Je capte. Je perçois. Je m’éveille à la nuit. Et, je pense à la mort.Et à la vie. Peu importe encore une fois. Ça ne fait qu’un. Identique cycle infini. Un seul et même passage. Sans véritable durée. Mystique de l’éphémère. Je ne sais toujours pas distinguer l’essentielle différence. Le trépas s’avère extraordinaire. Oui, c’est exactement cela, un extra de l’ordinaire. On laisse filer toute une vie pour s’y préparer. Absurde nécessité. Toute une vie. La mort donne naissance au futile et instantané souvenir d’une existence. Certains exigent plus de temps d’apprentissage que d’autres pour prétendre au sommeil éternel. D’autres, eux, assimilent très vite l’attraction du dernier soupir et peuvent se retirer en paix, plus promptement. De la naissance à l’extinction, étrange simulacre. Voyage parfumé, aux esquisses subtiles. Je le conçois bleu ce voyage. Appel au ciel. Mais rien n’est moins certain.  Seul le calme assuré. Repos de l’être dans l’aître. Ou, s’étioler par et avec le feu. Distinguer  petit à petit les teintes et les silhouettes. Suspendu là, à vau-l’eau. Retrouver le ventre d’une mère. Biffer les séquelles incrustées par la parturiente. Imbrications qui s’effilochent autour de moi, gravées à jamais. Répétées sans cesse. Renaître de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Recomposer le corps décharné, empreinte d’un autre corps. S’oublier à soi, lavé de ses excès. Panser ses brûlures. Naître à soi-même. Le souffle piquant des neiges éternelles me rappelle à ma vie. Le soleil se couche, et je ne peux bouger. Je dois rester là. Même si j’ignore l’espace où je me situe. Ne pas ciller. Ne pas rompre la plénitude qui m’enrôle. Même de nuit, la montagne est présente. Je perçois sa caresse. Elle me parle sans mot dire. Peu importe les sommeils, rien ne change. Seulement s’imprégner de sa force cosmique. S’accoupler plus profondément à la terre. S’accorder délicatement à la symphonie mélodieuse de la bise. Expier ses malfaçons jusqu’à l’extase. Les traces indélébiles s’échappent par capillarité. Ne surtout pas lutter et se laisser absorber par la terre.  Puis exhumer délicieusement la vie qui subsiste. Aussi minuscule soit-elle  pour la recomposer en silence, à l’abri des regards. S’empêcher de nuire. Le temps ne compte pas pour mener à bien son enfantement. Silence. Rejoindre le corps d’une mère. Naître et n’être plus le même.

à suivre… mn (XXI)

être en larme

amor | love | amour

México DF | 21.11.10

mn (XIX)

Mon épuisement est abstrus. Sa source est inconnue, insondable mais à la course folle. C’est un ruissellement qui se répand et ne se tarit jamais. La fatigue mine peu à peu la vie. L’énergie se délite depuis sa genèse. Je la sens fuir. Parfois, je l’entends s’échapper. Ce qu’il me reste de volonté est trop chétif pour sauver ce corps asthénique. Je le constate. Je me résigne. Je ne cherche pas à lutter. Je maudis la lutte. Envers qui? Contre quoi? À quoi bon lutter quand la bataille est chimérique? L’hallucination d’une victoire assouvissable n’est pas suffisante pour s’engager sur cette voie. La joute n’a pas lieu en cette place. La tromperie est trop manifeste pour que j’y adhère le sourire aux lèvres. Rempli d’espoir. Non. Ne crois pas que tu as la force de changer ton existence. Le combat se déroule en tous lieux, pour tous et à chaque instant. Pour l’éternité. Je n’envie pas ces autres âmes aux uchronies incolores qu’elles aiment déblatérer pour feindre l’indifférence absolue. Mais cette indolence est là, immuable et vivante. Aucun effort n’est capable de sauver l’homme de sa torpeur. La difficulté ne réside pas là non plus. Aucunement. Erreur frisant l’indécence. Je suis ici pour cette faute qui n’existe pas. À l’écart, docilement. Mes cris ne portent plus. Ils s’écrasent sur les murs et me reviennent au visage. Alors je préfère m’asseoir, au pied de la montagne. Là-bas. Très loin, si proche à la fois. C’est une montagne sacrée. C’est ce que l’on en dit lorsque j’y suis. Et je reste là, dans le calme le plus absolu. À la contempler. À la dévisager. À la déshabiller du regard. Je peux la toucher sans m’en approcher. Elle m’apparaît et se découvre. Se dénude. Sans artifice. Elle est là depuis toujours. Elle le sait. Son pouls est lent mais continu. Inaltérable. Elle ne domine rien mais englobe tout. Elle est majestueusement simple et parfaitement discrète. Un seul trait la définit, suspendue dans l’espace. Légère à en disparaître. Elle transcende les strates aériennes de ses ondes cristallines et pures. La couver du regard ne blesse en rien. Ni l’âme, ni le corps. Ni le corps, ni l’âme. Son souffle est caressant. C’est une force tendre de la nature. Combien d’âmes s’y échouent et s’y reposent.  Combien de temps y restent-elles? Je ne sais pas. Je comprends seulement qu’elles sont là. Présentes à la vie, en l’absence de leurs corps. Perdus au loin, comme le mien. La musique qui s’élève de ses flancs est onctueuse. Je m’en abreuve. En son sein, je dépose le reliquat de mes forces. Je parviens à peine à me souvenir d’où je viens, d’où je suis. Je ne peux envisager de retour. Seulement réussir à minimiser les bruits et les gestes. Que l’on me découvre pas. Qu’elle me laisse m’imprégner de ses formes floues et parfaites, de ses courbes duveteuses. L’effleurer. Désirer sa chaleur jusqu’à son apogée. Et inscrire l’effluve de son essence au plus profond de mes yeux. Lâcher prise, laisser aller. Apparaître et disparaître mais être là ou ailleurs.

à suivre… mn (XX)

fluence

pessoa | poème

« Tous les jours à présent je me réveille empli de joie et de peine.

Autrefois je me réveillais sans aucune sensation; je me réveillais.

Je suis empli de joie et de peine parce que je perds ce que je rêve

Et que je peux être dans la réalité où se trouve ce que je rêve.

Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.

Je ne sais pas ce que je dois être tout seul avec moi-même.

Je veux qu’elle me dise quelque chose pour me réveiller. »

Extrait de Poèmes Païens

conscience | vie

illustration, Valérie Linder

 

J’ai soudain conscience que je ne comprends rien à rien. Je vous abandonne pour quelques temps.

À bientôt.