Je voudrais seulement vous remercier.
Vous remercier d’être là. Vous que je ne connaîtrais peut-être jamais vraiment. Sans doute jamais. J’aimerais savoir dire merci à chacun, inconnu ou connu. Merci avec un sourire. Merci parce que je ne vous mérite pas. Merci parce que l’on oublie si souvent de se le dire. Merci parce que notre éducation nous l’a enseigné? Non, pas seulement. Surtout pas d’ailleurs, ce merci n’est qu’un automatisme, triste, sans regard, ni grain. Je voudrais vous remercier alors que vous souhaitez en ignorer les raisons et passer votre chemin sans y penser. Je voudrais vous remercier et que vous sentiez, sachiez que ce remerciement s’adresse à vous seul, au moment où vous l’acceptez. Je voudrais que vous reconnaissiez la couleur et la texture de ce merci que je vous adresse, dans sa large palette, vous reconnaîtriez celui qui a été soigneusement préparé pour vous. Celui qui assemble souvenirs et rèves. Celui qui flotte entre nous. Celui que l’on ne se dit pas par discrétion, par délicatesse, par pudeur, par colère, par tristesse. Parce que l’on ne veut pas le recevoir en plein coeur. Parce que parfois ce merci fait mal de bonheur. Le merci qui ne s’efface jamais même lorsque l’on disparaît, si l’on imagine que l’on peut disparaître. J’aimerais vous dire merci pour ce que tout ce que vous savez, pour tout ce que vous cachez, pour tout ce que vous fuyez, pour ce que vous avez commencé à partager mais aussi pour ce que vous ne vous voulez plus partager. Merci parce qu’il se dirige à vous. Parce que vous savez pourquoi je vous remercie. Merci parce que c’est si simple et si dur à la fois. Merci maintenant, parce que peut-être je n’aurais pas pu le vous le dire. Merci parce que nous nous sommes rencontrés et que l’on ne se dérencontre jamais. Ce mot n’existe pas, parce qu’il n’a aucune raison d’exister. On se rencontre et c’est ainsi. Une fois suffit pour que cela dure toujours. On n’oublie pas les rencontres, on vit avec, on survit de rencontres, de nos rencontres. On n’oublie pas, on n’oublie rien, on oublie seulement de dire merci. Parce que l’on a honte, parce que l’on ne veut plus être un enfant, parce que l’on croit que l’on n’a pas besoin de le dire. On imagine ce que l’on doit faire, et l’on ne le fait jamais, parce que l’on n’accomplit jamais ce dont on a rêvé, ce dont on rêve. Vous n’êtes pas dans l’obligation d’accepter ces remerciements. Vous pouvez passer votre chemin, esquisser un sourire, et vous retirer, comme si de rien n’était. Ce n’est pas grave. La situation n’est pas ridicule, ni pour l’un, ni pour l’autre. Cependant, il est à vous, vous qui comprenez pourquoi vous pouvez vous l’accaparer et le garder au creux de vos mains, au fond de votre poche, entre deux pages de votre calepin. Vous savez que l’on ne partage pas comme nous aimerions donner et recevoir. Dire merci n’est pas sans importance. On ne l’écoute pas toujours parce que l’on souhaiterait entendre d’autres paroles. Ce merci est à vous, conservez-le si vous le désirez. Sinon, essayez de l’oublier, cela n’a plus d’importance, je vous l’ai écrit parce que j’avais besoin de vous le dire.
Être là, pour vous remercier.
fin | Christine Zottele | #vasescommunicants
Demain tout sera fini.
En attendant l’aube: se préparer à la fin de la nuit.
Comme les anciens préparaient le nouveau jour de l’année nouvelle les vingt-huit nuits du mois précédent, cette nuit je me prépare à entrer dans le cinquième âge. Ce n’est pas le plus facile à vivre mais il présente quelques attraits non dédaignables. Pour l’instant, je dois en finir avec le quatrième âge et rompre définitivement avec les cercles vicieux, la quadrature du cercle et les ronds-points qui ne vont nulle part. Je m’apprête à commettre l’irréparable, à briser l’anneau, celui qui me lie aux servitudes sociétales.
Hier matin, je suis allée me recueillir auprès de l’Enfeuillé – en écrivant cela, je pense à endeuillé alors que c’est tout le contraire : c’est comme s’il ne voulait pas faire le deuil de l’été, le sycomore, il a encore presque toutes ses feuilles. Après lui avoir demandé pardon, j’ai scié une grosse branche. L’effort m’a fait un moment lever la tête et j’ai aperçu l’Emplumé qui me regardait de ses petits yeux mouillés. Il s’est envolé en poussant des cris rauques. Il a disparu et je n’ai pas compris tout de suite mon malaise. Ce n’est que plus tard, alors que je dressais le brûloir et disposais les bougies en cercle pour le rituel que j’ai réalisé mon erreur. J’avais créé un déséquilibre dans l’Enfeuillé– c’était peut-être ça qu’avait voulu me signaler l’emplumé- en ayant encore agi trop vite, sans prendre le temps de la réflexion. Un peu comme un vide ou une béance incongrue dans un tableau matérialise l’intention effacée du peintre. Ce soir, j’écrirai encore une ou deux intentions non réalisées : la création de la forme inédite, du signe encore insignifié. Sur cela aussi il faudra tirer un trait définitif. Je frissonne devant ce vilain mot. Il est pourtant loin le temps de la danse, éphémère et sans conséquence. Depuis, j’ai franchi successivement les seuils de l’âge des semences, celui des signes et celui des vérités amères, auxquelles je dis adieu. Je commencerai par brûler les mots définitif, irréversible et irréparable.
Je regarde brûler la bûche du solstice et avec elle les peurs que j’ai inscrites sur des papiers et auxquelles je renonce pour vivre pleinement ce qui va suivre. La sauge cueillie à la dernière minute a eu du mal à s’enflammer et j’ai vu peu de choses de ce qui nous attend tant la fumée piquait les yeux. J’ai ensuite réglé le compte de mes colères –pas mes indignations – celles que je ne parviens pas à transformer et qui me consument sans nécessité. La colère de ne pouvoir transmettre aux enfants et petits-enfants ce qui me tient à cœur et à raison, à corps et à murmures et que je ne sais que crier. Enfin, j’ai brûlé l’impatience pour la troisième fois de ma vie, mais celle-ci, je ne sais pas pourquoi refuse de mourir et grandit encore en moi en parasite. J’ai pourtant bon espoir, cette fois d’en venir à bout.
Demain, je commence une longue marche jusqu’à l’île de Sein où je retrouverai mes sœurs qui entrent aussi dans l’âge de la migration et nous célèbrerons le grand rituel auprès du Grand Chêne à la pleine lune. Puis nous partirons pour le grand périple qui nous libérera de la crise et de la morosité. C’est notre privilège de femmes du cinquième âge. Nous ne manquerons de rien, ni de nourriture ni de sourires, ni de chants ni de musique, ni de fictions ni de rêves à partager… Parfois nous songerons aux nôtres, encore dans les rets des quatre premiers âges. Pour moi, c’est bientôt fini.– Tata, Tata, pourquoi t’as écrit le mot fin au début ?
Je vous remercie Christine (etsansciel) de partager à nouveau un texte avec moi, les autres Vases Communicants du mois de décembre sont ici: rendez-vous des vases.
l’entêté
Puis il s’arrêta lentement d’écrivailler lorsqu’il comprit, somme toute tardivement, qu’il ne s’adressait qu’à lui seul. Fate considération de soi, qu’il bafouait par sa présence au monde. Ses efforts étaient vains. De trop lire, il avait succombé à la prétention, réservée aux plus faibles, de s’essayer à écrire. Son imagination l’avait enjôlé. Elle l’avait orné d’un costume d’apparat, comme l’on dresse une précieuse table à l’occasion d’une faste réception, avec soin et délicatesse. Elle ne lui avait livré aucune trame d’un début d’historiette. Son imagination avait seulement exacerbé une bien triste et grotesque effigie de ce qu’il ne serait jamais, image bien éloignée de sa commune réalité. Orgueilleuse vanité, qu’il revêtait chaque matin. Il s’obstinait à vouloir briller par de vils subterfuges, mais lorsqu’il sut lire sincèrement ceux et celles qu’il avait admirés et qu’il vénérait encore, il finit par comprendre son écrasante déconvenue. Son ombre s’effrita d’elle même, s’estompa in extenso. Parviendrait-il à atteindre le soulagement d’être simplement honnête avec lui-même et les chimères auxquelles il avait insufflé un embryon de vie?
Sa paresseuse désagrégation le rapprochait inéluctablement de son essence ignorée. L’acceptait-il véritablement?
#lire
Un homme, une femme, engagent une correspondance sur le Net. Mais l’un(e) des deux n’est pas celui que l’autre croit.
PSEUDO, Ella Balaert | Éditions Myriapode
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L’île déserte – Josef Haydn
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Pourquoi ne l’ai-je pas lu avant? … et tout ce qu’il me manque encore à découvrir.
« Nous vivons bien à l’aise, chacun dans son absurdité, comme poissons dans l’eau, et nous ne percevons jamais que par un accident tout ce que contient de stupidités l’existence d’une personne raisonnable. Nous ne pensons jamais que ce que nous pensons cache ce que nous sommes. J’espère bien, Monsieur, que nous valons mieux que toutes nos pensées, et que notre plus grand mérite devant Dieu sera d’avoir essayé de nous arrêter sur quelque chose de plus solide que les babillages, même admirables, de notre esprit avec soi-même. »
Paul Valéry, Monsieur Teste | extrait de Lettre de Madame Émilie Teste, éditions L’imaginaire, Gallimard
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le préau des collines
Une revue de rencontre de la littérature, de la sculpture, de la peinture et de la photographie.
Revue créée à Forcalquier il y a onze ans, le Préau des collines tente depuis de confondre ses objets: poètes reconnus et inconnus, textes semés de sculptures, de dessins, de peintures, de photos.
La passion de la littérature étroitement mêlée à mon incoercible affection pour la peinture me conduit à brasser sans retenue.
Des dossiers, sortes d’aperçus sur des oeuvres qui m’intriguent et m’enchantent soutiennent ces livraisons: numéro 5, Michel Desbordes / numéro 6, Christianne Veschambre / numéro 7, Marcel Cohen / numéro 9, Mathieu Bénézet / numéro 10 Jean Paul Michel / numéro 11, Pierre Bergounioux / numéro 12 Mohammed Khaîr-Eddine.
à paraître numéro 13, Pierre Michon.
Des oeuvres de nombreux poètes, écrivains, sculpteurs, peintres, photographes ont été publiés. À partir du numéro 12, la revue compte environ 300 pages, nombreuses illustrations en noir et en couleur.
Jacques Le Scanff
Abonnez-vous ICI
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photo volée à @AliQuandOo
Chercher, chercher encore des solutions et ne pas les trouver.
Faire confiance au silence et le contempler.
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« Il était incapable de donner ce que l’on attendait de lui. »
David Foenkinos | Les souvenirs, éditions Gallimard
« Je connais gens de toutes sortesIls n’égalent pas leurs destinsLeurs yeux sont des feux mal éteintsLeurs cœurs bougent comme leurs portes »
Bar-ce-lo-na (fenêtre de) | Anne Savelli | #vasescommunicants
Une semaine à peine durant laquelle, dès la descente d’avion puis le premier trajet en métro, se faire tout voler sauf les clefs de l’appartement.
Une semaine à vivre dans une rue étroite, d’où aller, venir, au deuxième étage s’allonger, manger et regarder en face par la fenêtre ouverte. Les pièces sont étroites, elles aussi, on croirait vivre dans un couloir : remonter le store, se pencher, du trottoir au ciel chaque fois c’est un appel d’air.
Un espace vital réduit, comme on dit. Figures de sages, damier noir et blanc de la salle d’eau, quelques touches orange : l’appartement se veut harmonieux, pourtant. Conçu pour calmer, apaiser le touriste il oppresse parfois, tant on devine ses intentions. Décoration de magazine où tout doit être fonctionnel et livrer son supplément d’âme ; déplacement réfléchi d’un meuble à l’autre pour ne pas se cogner aux angles, aux valises, aux humains qui les portent.
Se sentir comme une poupée dans sa maison de.
Ne rien déranger signifie : s’asseoir, se lever, prendre son sac, partir ?
Sac vide. Comment digérer ce vol ?
La fenêtre donne sur une façade à briques rouges (c’est Londres !)
(Barcelone, on te dit).
Aux fenêtres d’en face pendent par séries des jeans et tee-shirts (Gênes !)
(Bar-ce-lo-na).
On y voit aussi ce qui s’apparente à une boîte aux lettres, accrochée dans le vide au troisième étage. Enigme du matin, du soir : elle devient poubelle ou compteur de gaz. Utile, inutile ? Un détail jaune vif.
Le soleil en haut n’éclaire qu’un pan de mur, le même à toute heure. La ligne d’horizon, cette crête d’immeubles, dessine une portée, des cordes de guitare. Y cada noche, me pierdo en la ciudad, cada cada noche, Bar-ce-lo-na scande la chanson restée en tête depuis Paris. Elle raconte, croit-on, la vie qu’on n’a pas, joies, dangers mêlés.
Tête baissée, se rappeler qu’en bifurquant
une, deux, trois rues : la mer.
Des bancs, des palmiers, de l’architecture.
La façade de briques, c’est la ville ouverte, aussi. Nous révèle l’histoire d’un quartier en évolution, resté populaire – pour combien de temps, éternelle question. En bas, au carrefour, une boulangerie où prendre le café, où tenter de comprendre ce que se racontent les femmes qui ne vont pas au bar devient point d’ancrage.
Se pencher, se pencher encore. Autre chose à voir ?
Circuits, circonvolutions, les mains dans les poches, d’une rue à l’autre, toute la journée, dans la ville entière : s’en souvenir le soir en fermant la fenêtre.
Dans ce quadrillage reviennent les ramblas. Mais tout ce qu’on saisit ce sont les hommes qui volent, trois corps ajustés et cent doigts habiles.
Ramblas : durant des années, avant de s’y rendre, Barcelone ne fut que ce nom, caché par un titre, donné par un homme. Ramblas, Journal du voleur, Jean Genet. La vie est un livre. Faut-il s’en débarrasser ?
Je remercie Anne Savelli (fenêtres open space) pour ce vase communicant. Les Autres Vases Communicants du mois de novembre.
arrêt sur image
Posée sur les draps froissés des gestes d’avant
Je regarde sans mot et n’en attends pas.
J’ai dans les oreilles l’écho des chuchotements
Qui suggèrent plus qu’ils ne racontent.
Mon regard embrasse l’instant présent,
il ne retient rien, il n’attend rien.
Des souvenirs, des sensations se mêlent
Aux odeurs d’un matin pourtant si banal.
L’immobilisme donne à ces minutes l’espoir d’éternité.
Si reposée et pourtant tellement en éveil,
Il n’est pas un souffle, un bruit, une ombre
Qui n’échappent à ma vigilance lascive.
Pourquoi précipiter les gestes que rien n’oblige?
Pourquoi briser l’harmonie entre vivant et inerte?
Juste laisser faire, laisser vivre, laisser passer
Les secondes, les minutes, les heures
D’une journée sans envie,
Faisant fi des obligations,
Des convenances,
Du « qu’en dira-t-on ».
Merci KtyZen de partager ce texte avec moi, ici.













