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Les ruines du ciel, Christian Bobin, Gallimard.

la [#11]

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La route est étrange. Son dessin n’est pas tracé, il est en pointillé. Il se perçoit à peine à l’oeil nu… Mes pas tâtonnent, et le reste de mon corps suit mes pas. J’ai perdu tout contact avec la réalité. À force de rêver et de ne plus distinguer le rêve de la réalité je me suis tapi dans un refuge sans issue. Pure construction mentale. Mes rêves ne se mélangent qu’aux rêves des autres, mais ces derniers s’échappent avant le terme. Malgré leur disparition soudaine, je les garde avec moi et leur donnent une autre vie. Mais, ce n’est plus le partage ludique de l’enfant. Mon rêve ne doit pas y être si beau. Il ne vit que par la grâce de l’autre. Je tente vainement qu’il flotte sans s’effondrer, vaporeuse illusion, mais les parties se disloquent une à une et je n’arrive plus à le recomposer. Le réveil est redouté. Dormir pour toujours, étendu là, sans souffle, comme le dormeur du val. Ma réalité n’est-elle pas la vôtre? Ne voyez-vous pas comme moi ces pantins qui s’agitent? Vous le saviez vous que rien n’était réel? Vous me l’avez dit, vous me l’avez soufflé, une nuit, au creux de l’oreille. J’en suis sûr. Je ne puis plus descendre de la branche où je suis perché. La scier serait me couper d’un idéal que j’avais échafaudé avec vous. Vous étiez sereins, là-haut, dans le vent et la lumière. À la dérive. Au gré. C’était plus facile, plus joyeux, plus soyeux. Seul un rai de lumière suffisait. Une note pure guidait le songe. Serait-il insensé de nous y perdre? Je vous accompagne. Les croyances sont tristes. La logique inappropriée. Il n’y a aucune raison de croire en ce qui n’existe pas et, cependant, vous m’avez rejoint, là où vous ne vouliez vous aventurer. Croire en ce qui existe était aussi une lubie. Vous le saviez aussi? Alors pourquoi? Quelle attraction si forte peut vous retenir là où nous tous sommes aveuglés? Que diable se passe-t-il? La déconnection est totale lorsque l’on s’y lance à corps perdus. Les pas y sont incertains mais l’enjeu est légendaire. Surfer là où il n’y a pas de substance. Aucune explication valide valable. La « liberté libre ». La spirale étourdissante du vécu décomposé. La perte du repère inconsistant où seuls les mots et les images prennent un sens véritable. L’absence au possible, au réel démystifié. Juste dans le sens du mouvement des étoiles. La brillance incorrecte qui ne laisse que le fil d’une vapeur d’eau qui s’étiole, et disparaît pour surgir à la vie là où l’on ne l’attend plus. Le voyage ne se termine, il suffit seulement de s’y greffer, sans attente. Le jeu est dangereux, parce qu’il n’en est pas un. Ça aussi vous le saviez. Vous saviez que la folie était si proche de la sagesse qu’on ne pouvait se résoudre à y croire. Le rêve ne s’épuise jamais. Il est là. On s’y rejoint parce qu’il est la seule et véritable expression du réel qui n’adviendra peut-être jamais. Peu importe, cela nous était égal. Parce que le réel appartient aux autres, à ceux qui donnent des règles, des limites, un cadre. Une raison d’être, aussi stupide que serait de définir une raison de ne pas être. Rien ne tient debout par la volonté de chercher des explications. Même quand nous ne serons plus, nous aurons été, et nous serons. Le passage était trop furtif pour lui donner une explication. Nous errons d’une réalité à une fiction, d’une fiction à une réalité. Spectateurs, acteurs drogués par ce même songe. Alors, non ne nous essoufflons pas à courir vers la mort. Elle est dejà en nous. Elle a été définie dès le premier instant, aussi éphémère que la réalité d’un rêve non achevé. Aucune importance à accorder, il n’existe pas de lieu plus serein à celui que nous imaginons être sans y être. Ne me lâchez pas la main, je vous en supplie. Je ne vous demande pas d’y croire, seulement d’imaginer que ce songe est aussi réel que vous ne croyez l’être.

note

Encore une nuit.

Pluie battante.

Cigarette et regard trempés.

Encore une nuit. Puis demain.

Et ainsi de suite, ici ou ailleurs.

Avec ou sans moi.

Nuit et pluie.

Puis. Après la pluie. Plus rien. Sombre. Nuit. Vide. Perspective.

Chambre. Vide et silence.

705. Un numéro. Un individu. Temps compté. Décompte des heures.

Jusqu’où? Jusqu’à quand? Pourquoi?

Plus de questions. Plus de réponses. Seul si la sol.

Fa mi re do vide.

Puis rien. Inutile, ici ou ailleurs. Rien.

Cigarette. Nuit. Fin.

le bateau ivre | arthur rimbaud

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

note

À l’heure du déjeuner, lire, presque par hasard, ce passage:

« (…) les phénomènes existent sur un mode essentiellement interdépendant et n’ont pas d’existence autonome et permanente. La réalité ultime est donc ce que l’on appelle la vacuité d’existence propre des phénomènes animés et inanimés. Tout est relation, rien n’existe en soi et par soi. (…) La « vacuité » de quelque chose, ce n’est pas l’inexistence de cette chose mais sa nature véritable. » (*)

puis,  le partager ici, parce qu’ici ce n’est pas complètement perdu, ni ailleurs. Le partager parce que l’on a la sensation que rien ne tient debout, parce que le chemin s’estompe au fur et à mesure que l’on avance, parce que les mots ne parviennent plus à s’étirer jusqu’à l’infini, parce qu’être vide est peut-être la vraie nature de ce que l’on est, parce que l’on tente désespérement de comprendre et d’analyser les perceptions qui troublent, parce que l’on n’a pas conscience que l’on peut, ou pas, changer la course folle de la vie, parce que ce que l’on dit n’a plus aucune importance, parce que les phrases se juxtaposent puis se jettent dans un précipice sans fond, fugaces, comme un éclair qui déchire le ciel noir et grondant qui surplombe, parce que le silence et le retrait sont peut-être moins violents, parce qu’une présence attentiste mais indéféctible est peut-être plus paisible et plus rassurante, parce que parfois, il est préférable de ne rien susurrer. Innefable vacuité.

Tout est relation, rien n’existe en soi et par soi. (*)

(*) Matthieu Ricard | L’art de la Méditation

autrui

(Un grand merci à Claudine Mangen-Sales , peintre)

Qui est autrui?
La question m’est apparue comme une évidence. Un postulat dont je ne pouvais pas douter. L’important n’est donc pas de parvenir à savoir qui suis-je mais bien de découvrir qui est l’autre? Qui est autrui? Cet être étrange qui n’est pas moi. Sans l’autre l’un n’est rien puisqu’il ne voit que lui. Voir n’est pas le mot, sentir est plus approprié. Nous distinguons ses formes, mais elles n’ont aucune importance. Voir l’autre c’est être aussi l’autre, accepter l’autre comme partie indissociable de soi. Il n’existe alors plus de différence entre autrui & autrui. Le mystère réside uniquement dans la vision réaliste de l’autre, non comme une définition, une image, une représentation. Extraire les barrières physiques et illusoires de l’autre comme un élément extérieur à soi. Ne pas chercher les différences mais se confondre dans les similitudes, quasi cosmiques, et se laisser porter dans ce souffle de poussières d’étoiles.
Ne pas reconnaître autrui est se perdre inexorablement soi-même. S’enchevêtrer dans un ego qui dessine un enclos rassurant qui terrifie. On peut alors comprendre que la peur de l’autre n’est qu’un leurre, une fuite de soi.

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La rêverie serait-elle une folie gourmande? Ce désir incontrôlable de glisser sur les humeurs du monde par la pensée vagabonde et flottante. L’esprit qui divague sur d’autres grèves, pourtant visibles à oeil clôt, ne cesse de me faire trébucher sur mes propres pas et propos. À chaque échappée, je perds un peu plus pied. Mais, au loin, lorsque tous les repères s’effacent, le feu semble s’intensifier. L’air circule, la vie est là. Je la sens me ceindre, même hors du cadre que forme ma gangue corporelle. À l’intérieur, à l’extérieur? La raison s’effiloche et le plaisir s’accentue. Est-il insensé alors de perdre la raison lorsqu’elle se dresse comme un obstacle? Est-il rationnel de donner un sens à une rêverie immodérable? Je ne peux me résoudre à imaginer que ma raison tente de manipuler la rêverie. La logique voudrait que l’une ne puisse exister sans l’autre, et ce, sans ordre de préférence. Mais alors, où suis-je donc? Sans doute pas là où je me situe. Mais ce n’est pas rationnel. Peu importe, s’il n’est pas raisonnable d’avoir raison, rêvons encore.

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De tout petit matin, s’asseoir sur banc, dans un tout petit parc public. Loin de chez soi, un peu perdu.
Pas encore d’enfants à jouer et à rire, le kiosque s’anime, petit à petit.
Aucune envie de connaître les nouvelles. Je ne pourrais rien y changer, avec toute la bonne volonté du monde.
Seulement ne rien faire, immobile comme ce pigeon attentif à l’activité de son parc.
Juste le temps de fuir le mouvement perpétuel et bruyant.
Se vider l’esprit quelques secondes, prendre le temps de se dire bonjour.
Alors, bonjour.

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Les mains sont les yeux du cœur. Seules les mains, inconscientes mais consciencieuses, sont entrainées à effleurer et mémoriser les traits d’un visage, les intrigues vallonnées d’un corps, les gourmandises fugaces d’une peau, le galbe sourdi d’un individu.
Les mains, la plus sinueuse accentuation du regard.
Seules, les mains parviennent à écrire et dessiner ce qu’elles ont humé et soupçonné.
La main l’oeil aux multiples regards.

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Je ne cesse de me poser des questions. Trop de questions. Beaucoup trop de questions. J’ai besoin de signes. De petits signes qui me permettent d’avancer.
Mes questions m’éloignent des autres, m’éloignent de moi. De la vie et de l’instant.
Besoin d’un panneau bleu, qui me dise, qui te dise, qui vous dise… Zone sans danger, tu peux avancer.
Tu es prioritaire. Mais prends garde à bien regarder à gauche puis à droite.
Ne reste pas bloqué là à me regarder fixement. Ne doute pas, avance.
C’est dessiné à dessein.
File sur le fil.
Peut-être tomberas-tu? Ne t’inquiète pas.
Je ne sais plus lire!
Aveuglé par les larmes du vent.
Je veux juste attendre un peu avant de traverser.
Peur d’être renversé.
Prémonition.
Et où serai-je quand j’aurais avancé?
Ailleurs ou un pas plus loin seulement.
Je ne sais pas.
Je ne cesse de me poser des questions. Trop de questions. Beaucoup trop de questions.
Je n’arrive pas à trouver les journées belles.
Dessinez-moi un panneau qui me guide.
Seul, je ne sais pas avancer.

voyage en écriture

Il existe de belles aventures entre individus qui se rejoignent et donnent naissance à des voyages en écriture… Dérobé sur Liminaire de Pierre Ménard: L’Atelier d’écriture dans le RER C avec François Bon Samedi 2 avril 2011.

« Alors on regarde, mais rien de précis. On est en soi-même, immobile, on cueille les pensées qui viennent, parce qu’on les laisse venir. » – François Bon / Paysage Fer | le livre, le film

À cette expérience du texte, de la voix, de la vidéo, il ne faut pas oublier de faire défiler les photos de louise imagine.

Je trouve ce voyage magique, alors je l’ai déposé ici. Jolie promenade.

Suite: « ce qui s’est réellement passé dans le RER C » sur le tiers-livre.

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Vision mélancolique.
Ne saisit-on certains mystères seulement lorsque l’on est anéanti d’avoir été oublié?

no ego

J’ai un doute entre ces deux hypothèses…

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no ego

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Parvenir à éteindre le flux de ses pensées. Même un seul instant. Vivre seulement la conscience d’être. Se fondre dans l’ensemble. Vivre son évaporation diffuse.

étoile de jour

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Vision mélancolique. Être au milieu de tout, de tous, de rien et de personne. À la fois. Entre deux eaux, entre deux ciels. Sans départ ni arrivée. Vivre ou rêver en suspension. Une trace qui passe et s’efface. L’éternel doute d’une existence.